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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 05:07

Les souvenirs de l'enfance (Hugo)

 

La perte d'un frère, compagnon de l'enfance
(repères : thème de la fratrie : introduction)

 

Le deuil d'un frère fait aussi resurgir les souvenirs de l'enfance, le paradis perdu. La littérature s'est illustrée par de nombreux poèmes célébrant ces temps bénis. 


La Gazette Littéraire a choisi de vous faire lire un poème de Victor Hugo, écrit après le décès de son frère aîné Eugène (cf sa vie) survenu dans l'asile où il avait échoué.


Triste fin en effet pour cet être sensible ; la douleur de l'auteur est à son comble.


Que peut-il écrire pour transcender sa peine ? La poésie est un remède à cet égard pour cet auteur qui ne sera pas épargné par la vie.


Il choisit de faire revivre les souvenirs en commun. Une ode contre l'oubli et le chagrin !


***

À Eugène Vicomte H.

 

Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche!

Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche

Par son poids naturel!

Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine,

Comme y va la lumière, et comme y va l'haleine

Qui des fleurs monte au ciel!

 

Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'étrange.

Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,

Jeune homme, tu t'en vas!

Rien n'a souillé ta main ni ton coeur; dans ce monde

Où chacun court, se hâte, se forge, et crie, et gronde,

A peine tu rêvas!

 

Comme le diamant, quant le feu le vient prendre,

Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre,

Au regard ébloui,

Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre,

Sur la terre après toi tu n'as pas laissé d'ombre,

Esprit évanoui!

 

Doux et blond compagnon de toute mon enfance,

Oh! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance

Pour un morne avenir,

Maintenant que la mort a rallumé ta flamme,

Maintenant que la mort a réveillé ton âme,

Tu dois te souvenir!

 

Tu dois te souvenir de nos jeunes années!

Quand les flots transparents de nos deux destinées

Se côtoyaient encor,

Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare,

Et qu'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare

Comme un meute au cor!

 

Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines,

Et de la grande allée où nos voix enfantines,

Nos purs gazouillements,

Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines,

Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes,

Tant d'échos si charmants !

O temps! jours radieux! aube trop tôt ravie!

Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie

Tout au commencement?

Nous naissions! on eût dit que le vieux monastère

Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère

Son doux regard dormant.

 

T'en souviens-tu, mon frère? après l'heure d'étude,

Oh! comme nous courions dans cette solitude!

Sous les arbres blottis,

Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute,

L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute,

Nos genoux bien petits.

 

Vives têtes d'enfants par la course effarées,

Nous poursuivons dans l'air cent ailes bigarrées;

Le soir nous étions las,

Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue,

Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue

Par notre mère, hélas!

Elle grondait: - Voyez! comme ils sont faits! ces hommes!

Les monstres! ils auront cueilli toutes nos pommes!

Pourtant nous les aimons.

Madame, les garçons sont les soucis des mères,

Car ils ont la fureur de courir dans les pierres

Comme font les démons! -

 

Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôte,

Tous deux au même lit nous couchait côte à côte;

Puis un même réveil.

Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l'étable,

Le même pain faisait rire à la même table

Notre appétit vermeil!

Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe

Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe,

Le lys à Dieu pareil,

Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles,

Luire à terre en avril comme des étincelles

Qui tombent du soleil!

 

On nous voyait tous deux, gaîté de la famille,

Le front épanoui, courir sous la charmille,

L'oeil de joie enflammé... -

Hélas! hélas! quel deuil pour ma tête orpheline!

Tu vas donc désormais dormir sur la colline,

Mon pauvre bien-aimé!

Tu vas dormir là-haut sur la colline verte,

Qui, livrée à l'hiver, à tous les vents ouverte,

A le ciel pour plafond;

Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile;

Et moi je resterai parmi ceux de la ville

Qui parlent et qui vont!

(...)

 

Les voix intérieures, XXIX, Victor  Hugo

 

http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%80_Eug%C3%A8ne_vicomte_H.


Repères à suivre : présentation : l'invocation du frère (Chenier)


Par Litteratus - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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