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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Argan, un hypocondriaque ? (Molière)

Dans le Malade imaginaire, Molière fait intervenir trois médecins dans la pièce, monsieur Purgon et les deux Diafoirus, père et fils, lesquels diagnostiquent deux zones atteintes.

 

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Repères : malade imaginaire : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons présenté les caractéristiques de ce que l’on appelle « le cas Argan » selon la formule de Patrick Dandrey. Nous travaillerons la notion autour des trois points suivants :

 

Aujourd’hui, nous étudierons le premier point en considérant que Molière fait intervenir trois médecins dans la pièce, monsieur Purgon et les deux Diafoirus, père et fils, lesquels diagnostiquent deux zones atteintes. Il faut reprendre la scène de l’acte 2 scène 6. Nous verrons aussi les traitements subis par le malade.

 

Diagnostic

Il faut attendre l’acte 2 scène 6, c’est-à-dire vers le milieu de la pièce pour entrer au cœur de la maladie d’Argan.

 

Cette scène se situe à l’issue de la présentation de Thomas Diafoirus en sa qualité de futur gendre choisi par Argan à sa fille Angélique. Messieurs Diafoirus père et fils s’apprêtent à prendre congé lorsque Le Malade imaginaire obtient une consultation privée. C’est l’occasion pour le futur gendre de montrer ses talents mis en lumière par un père qui lui fait passer un examen de passage. Argan ne sait pas de ce dont il souffre. Il attend qu’on le lui dise ; « de me dire un peu comment je suis ». Il est donc à l’écoute attentive du diagnostic des médecins en bon hypocondriaque.

 

Relisons ensemble la fin de cette scène selon la méthode que vous connaissez bien maintenant, la méthode des 6 GROSSES CLEFS © où il est question de prendre le texte sous six angles à l'aide du moyen mnémotechnique suivant : 

         6        GROSSES                                      CLEFS

                  Gr : grammaire                               C : Conjugaison

                  OS : oppositions                             le : champ lexical

                  SES : les 5 sens                                FS : figures de style

 

« MONSIEUR DIAFOIRUS.- Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous.

ARGAN.- Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.

MONSIEUR DIAFOIRUS lui tâte le pouls.- Allons, Thomas, prenez l’autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?

THOMAS DIAFOIRUS.- Dico , que le pouls de Monsieur, est le pouls d’un homme qui ne se porte point bien.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Bon.

THOMAS DIAFOIRUS.- Qu’il est duriuscule, pour ne pas dire dur.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Fort bien.

THOMAS DIAFOIRUS.- Repoussant.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Bene.

THOMAS DIAFOIRUS.- Et même un peu caprisant.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Optime.

THOMAS DIAFOIRUS.- Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c’est-à-dire la rate.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Fort bien.

ARGAN.- Non, Monsieur Purgon dit que c’est mon foie, qui est malade.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Eh oui, qui dit parenchyme, dit l’un et l’autre, à cause de l’étroite sympathie qu’ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?

ARGAN.- Non, rien que du bouilli.

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Eh oui, rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.

ARGAN.- Monsieur, combien est-ce qu’il faut mettre de grains de sel dans un œuf ?

MONSIEUR DIAFOIRUS.- Six, huit, dix, par les nombres pairs, comme dans les médicaments, par les nombres impairs.

ARGAN.- Jusqu’au revoir, Monsieur.

 

Analyse linéaire

Trois mouvements sont à relever dans ce texte :

 

L’examen médical :

Cette consultation prend du temps ; il faut dix répliques pour un diagnostic. Il est orchestré par le père Diafoirus qui guide son fils dans l’examen, « prenez ». Impératif du maître face à son élève comme pour une certification, ce qui donne un côté burlesque.

Sur le plan du jeu de scène, on trouve un malade assis et deux médecins debout qui prennent un bras pour ausculter le pouls. C’est le sens du toucher qui est convoqué, ce qui est normal pour un examen médical. Mais le toucher reste attaché au pouls, alors que le diagnostic porte sur des éléments de l’abdomen, le foie, la rate. Le champ lexical est celui de la médecine «pouls », « parenchyme splénique » « sympathie » « vas breve du pylore ».

Le plus jeune fait des constatations qui se veulent logiques avec la locution adverbiale , « Et même » suivi par une conclusion « ce qui marque ». On notera entre temps que tout est flou dans cette description avec la périphrase « le pouls d’un homme qui ne se porte point bien. » On se situe dans le registre de l’approximation, « un peu », « c’est-à-dire », du non-sens « pour ne pas dire », « ce qui ». Thomas Diafoirus emploie en outre des adjectifs qualificatifs savants mais qui sont soit redondants « duriuscule, pour ne pas dire dur » soit contradictoires « caprisant » qui veut dire inégal.

Le plus ancien valide ces constations idiotes en les prenant au sérieux. C’est un dialogue court avec des stichomythies, des répliques brèves, qui donnent un rythme enlevé à la scène. «- Fort bien. »  « Bene » « Optime. »

Le procédé comique provient du mélange de langage français/latin par les deux médecins qui se répondent : « Quid dicis ? Dico ». On assiste à un panachage entre les langues qui permet de recourir aux redondances « Fort bien » « Bene ».  Le jargon médical fait donc partie du comique de mots qu’aimait Molière pour bâtir sa satire médicale. Ce sont des mots savants que les médecins utilisent pour asseoir leur savoir face à un malade profane. Pour autant, Le Malade imaginaire, passif, dans l’examen clinique intervient, de manière active, dans la suite de la scène.

 

Le diagnostic contraire :

C’est la première fois que le nom de la maladie est posée. Pourquoi ? C’est le moment opportun pour Molière de se moquer de la médecine non savante.

Sortant de son silence, Argan réagit vite en contestant le diagnostic. On trouve l’opposition entre Monsieur Purgon et les deux Diafoirus et entre leurs deux diagnostics, le foie pour l’un et la rate pour les deux autres.

D’un ton sans appel, Argan s’oppose à ce résultat : « Non, Monsieur Purgon dit que c’est mon foie, qui est malade. » Le ton est rude, sans formule de politesse.

On note l’usage du présent d’énonciation et le verbe « dire » qui pose une vérité établie.

Le père Diafoirus va retourner la situation à son avantage. Il justifie seul le diagnostic de son fils, qui est devenu soudainement taiseux.

La première justification consiste à recourir aux circonvolutions pour valider le diagnostic. Molière use de prépositions « à cause » ,« par le moyen » ,« souvent ». Par ailleurs, on ne comprend rien au jargon médical avec le champ lexical de l’anatomie, « vas breve du pylore», « méats cholidoques » C’est évidemment le but ; Argan n’est évidemment pas en mesure de le contester.

La tentative débute par ce « oui » qui cherche à contrer le « non » opposé par Argan. Molière use de parallèles, « sympathie », « ensemble » pour montrer que tout est lié dans le corps humain. Mais cela ne suffit pas, la malhonnêteté du père Diafoirus est patente lorsqu’il évoque les remèdes.

 

Les remèdes fantaisistes :

La seconde justification consiste à valider le diagnostic par le régime alimentaire. C’est la preuve par l’inverse, par l’absurde. Le père Diafoirus cherche toujours à retourner la situation à son avantage. 

Pour cela, il pose de manière indirecte une question plus proche d’une affirmation. « Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ? » Il s’agit d’une question à peine dessinée sans la formule expressive de l’inversion du sujet. C’est une fausse question qui se veut habile avec le « sans doute » mais qui tombe à plat, car le malade dément cette hypothèse.

On note non plus les parallèles, mais les oppositions grossières, « l’un et l’autre » « rôti »/ »bouilli » « pairs/impairs » qui ont pour objectif de dire que tout se vaut, ce qui n’est évidemment pas le cas en médecine.

Argan aurait pu mettre à mal le diagnostic des médecins, mais il ne le fait pas. Il reprend au contraire sa position d’infériorité à la suite de la manœuvre du père Diafoirus. Argan accepte sans sourciller les explications qu’on lui donne. Et même, il donne du crédit aux médecins en posant à son tour une question : « Monsieur, combien est-ce qu’il faut mettre de grains de sel dans un œuf ? » On note l’accentuation pleine de respect sur « monsieur » qui tranche avec le « non »précédent. Il se soumet à leurs ordres. Le malade est vaincu par le pouvoir de la

médecine. Là encore, la réponse du médecin sur le caractère pair ou impair n’est pas relevée par le malade.

La satire de la médecine résulte tant du verbiage médical que des justifications erronées et absurdes. La scène cherche à montrer la mystification des médecins, apôtres de la fausse médecine. Le jeu de pouvoir entre savants, dominateurs, et malade, soumis, est mis en relief.

Le procédé comique réside dans le fait que les spectateurs se rendent compte du charlatanisme des Diafoirus alors qu’Argan s’enfonce dans sa fausse croyance.

 

Hypocondrie

Argan est donc un hypocondriaque qui se laisse abuser par des diagnostics contradictoires. Loin de s’en plaindre, il les accepte, car ils vont dans le sens qui lui convient. Ces diagnostics entretiennent au fond l’idée qu’il est malade. Argan est attaché à ses médicaments, à ses soins. Sa vie est rythmée par leur administration. Il en a besoin pour vivre.

Dans l’article suivant, nous nous demanderons si cette hypocondrie n’est pas plutôt une maladie de l’esprit.

 

Repère à suivre : Argan, un malade qui somatise,

 

 

Source : Patrick Dandrey, le cas Argan : Molière et Le Malade imaginaire, Bibliothèque d’histoire du théâtre, Klincksieck

 

 

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