Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Une vision décentrée dans "des Coches" de Montaigne

Dans Des Coches, ce choc des cultures aurait pu être un échange bénéfique entre les deux civilisations, européenne et précolombienne. Montaigne décrit au contraire l'effondrement civilisationnel des populations du Nouveau Monde.

 

les coches, Montaigne, Essais, decentrement, ethnologie, analyse, etude

 

Repères : Nouveau Monde : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons étudié l’inversion des rôles et des valeurs que Montaigne effectue dans le chapitre des Cannibales. L'auteur se lance dans une réflexion pessimiste sur la fin d’une civilisation authentique dans le livre III des Essais, les Coches.

 

Lecture

Nous allons étudier de manière linéaire un extrait des Coches en utilisant la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©. 

 

 

  6           GROSSES                                      CLEFS

          Gr : grammaire                               C : Conjugaison

      OS : oppositions                            le : champ lexical 

       SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Voici donc le texte colorié en respectant le code couleur.

 

« Notre monde vient d'en découvrir un autre. Et qui peut nous garantir que c'est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles et nous-mêmes avons ignoré celui-là jusqu'à maintenant? Il n'est pas moins grand, ni moins plein, ni moins bien doté de membres; mais il est si jeune et si enfant qu'on lui apprend encore son a, b, c. Il n'y a pas cinquante ans, il ne connaissait encore ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni le blé, ni la vigne; il était encore tout nu dans le giron de sa mère et ne vivait que grâce à elle. Si nous jugeons bien de notre fin prochaine, comme Lucrèce le faisait pour la jeunesse de son temps, cet autre monde ne fera que venir au jour quand le nôtre en sortira. L'univers tombera en paralysie: l'un de ses membres sera perdu et l'autre en pleine vigueur. J'ai bien peur que nous n'ayons grandement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait payer bien cher nos idées et nos techniques. C'était un monde encore dans l'enfance, et pourtant nous ne l'avons pas dressé ni plié à nos règles par la seule vertu de notre valeur et de nos forces naturelles. Nous ne l'avons pas conquis par notre justice et notre bonté,   subjugué par notre magnanimité. La plupart des réponses que les gens de ce monde-là nous ont faites et les négociations que nous avons menées avec eux ont montré qu'ils ne nous devaient rien en matière de clarté d'esprit naturelle et de pertinence. L'extraordinaire magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et parmi bien d'autres merveilles, les jardins de ce roi tous les arbres, les fruits et les herbes, dans le même ordre et avec la même taille que dans un jardin ordinaire, étaient en or, de même que dans son cabinet de curiosités, toutes les sortes d'animaux qui naissent en son pays et dans ses mers, la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plumes, en coton, ou dans la peinture tout cela montre bien qu'ils n'étaient pas non plus moins habiles que nous. Mais quant à la dévotion, à l'observance des lois, la bonté, la libéralité, la franchise, il nous a été bien utile d'en avoir moins qu'eux: cet avantage les a perdus, ils se sont vendus et trahis eux-mêmes. Quant à la hardiesse et au courage, à la fermeté, à la constance, à la résolution face à la douleur, à la faim et à la mort, je ne crains pas d'opposer les exemples que je trouve parmi eux aux plus fameux exemples des Anciens restés dans nos mémoires, dans ce monde-ci. En effet, si l’on tient compte du compréhensible étonnement de ces peuples-là de voir ainsi arriver inopinément des gens barbus, ayant un autre langage, une autre religion, différents dans leur aspect et leurs habitudes, venant d'un monde si éloigné et où ils n'avaient jamais su qu'il y eût de quelconques habitations, montés sur de grands monstres inconnus, alors qu'ils n'avaient eux-mêmes, non seulement jamais vu de cheval, mais même de bête quelconque dressée à porter un homme ou d'autres charges; si l'on tient compte du fait qu'ils ont été mis en présence de gens ayant une « peau » luisante et dure et une arme tranchante et resplendissante, eux qui pour le miracle de la lueur d'un miroir ou d'un couteau étaient prêts à échanger de grandes richesses en or ou en perles, et qui n'avaient aucun moyen, ni même le savoir nécessaire pour percer notre acier. Si l'on ajoute à cela la foudre et le tonnerre de nos pièces d'artillerie et de nos arquebuses, qui eussent été capables de troubler César lui-même, autant surpris et inexpérimenté qu'eux devant de telles armes. Si l'on considère que tout cela s'est fait contre des peuples nus, sauf dans les contrées où on avait inventé quelque tissu de coton, et qui étaient sans autres armes que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois, des peuples surpris sous prétexte d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues ... Si l'on tient compte enfin des ruses et des stratagèmes par lesquels ceux qui les ont soumis sont parvenus à les tromper, et que l'on mette ainsi de côté tout ce qui a donné aux conquérants un énorme avantage, on leur ôte du même coup ce qui leur a permis de remporter tant de victoires. »

orthographe modernisée et traduction de Guy de Pernon.

 

Analyse

Grammaire

Dans sa démonstration, Montaigne emploie le « nous », le « on » pour évoquer les Européens « Si nous jugeons », puis dans son exposé, il recourt au ton plus subjectif « J'ai bien peur», » « je ne crains pas …je trouve parmi eux ».

 

Le passage débute par une phrase déclarative et solennelle : « Notre monde vient d'en découvrir un autre. » C’est une affirmation qui est immédiatement contrebalancée par une interrogation, sur l’existence d’autres terres, ce qui met un bémol à l’orgueil des Européens. On assiste dans la même veine à une progression dans l’argumentation de Montaigne qui minimise la portée de la découverte.

 

Pour ce faire, l’auteur emploie des phrases négatives pour montrer l’absence de mérite des Européens : « nous ne l'avons pas dressé ni plié », « Nous ne l'avons pas conquis… » « qu'ils ne nous devaient rien ». A l’inverse, les comparatifs sont aussi utilisés pour la population locale qui s’est fait abuser « où ils n'avaient jamais su…alors qu'ils n'avaient eux-mêmes, non seulement jamais vu de cheval, mais même de bête quelconque …»

 

Montaigne recourt également à des comparatifs d’égalité entre les deux peuples puisque dans son idée les Indiens ont la même intelligence que les Occidentaux : « Il n'est pas moins grand, ni moins plein, ni moins bien doté de membres; », « qu'ils n'étaient pas non plus moins habiles que nous. Il ajoute un comparatif de supériorité morale en faveur des Indiens, qualité qui va les perdre : « Mais quant à la dévotion, à l'observance des lois, la bonté, la libéralité, la franchise, il nous a été bien utile d'en avoir moins qu'eux ». Enfin un comparatif d’infériorité des Indiens montre l’importance des armes modernes qu’ils ne maîtrisaient pas «qui n'avaient aucun moyen, ni même le savoir ».

 

Montaigne suit une progression avec des connecteurs logiques, « mais », « En effet, » « enfin », puis un enchaînement de propositions subordonnées « si l’on tient compte», « Si l'on ajoute », « si l’on considère ».

 

L’auteur mène une argumentation circonstanciée.

 

Oppositions

La principale opposition concerne la confrontation des deux mondes, l’ancien et le nouveau. Le premier s’ancre dans « l’enfance », dans la pureté d’une civilisation riche qui sera pillée avant de décliner, « l'un de ses membres sera perdu et l'autre en pleine vigueur. » Historiquement, c’est le Nouveau Monde qui devrait réduire l’Ancien. Et c’est pourtant l’inverse qui se réalise. Les Européens vont connaître l’opulence au détriment des peuples de l’Amérique.

 

On voit que tout les oppose, l’apparence « peuples nus »/« vêtements,», les vertus, la richesse or/acier. Montaigne démontre que la nature des manœuvres des Européens : « et que l'on mette ainsi de côté tout ce qui a donné aux conquérants un énorme avantage, on leur ôte du même coup ce qui leur a permis de remporter tant de victoires. »

 

Sens

C’est la vue qui est au centre de ce texte. Ce sens joue un rôle dommageable pour les Indiens, « par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues ... ».

En premier lieu, les armes modernes qui les attirent ; l’accent est mis sur le scintillement  « miracle de la lueur d'un miroir ou d'un couteau » de la même valeur que leur or ou leurs perles.

 

Conjugaison

Montaigne livre une réflexion pessimiste sur la fin d’une civilisation authentique. Il se lance aussi dans des prédictions « L'univers tombera en paralysie: l'un de ses membres sera perdu et l'autre»

 

Il recourt au présent à chaque fois qu’il émet une déclaration qui a une valeur de vérité générale. Il l’associe au subjonctif pour faire part de ses réflexions. « J'ai bien peur que nous n'ayons grandement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait payer bien cher nos idées et nos techniques. » Puis il se place au passé lorsqu’il se livre à une analyse de la situation avant et après la conquête « il était encore tout nu dans le giron de sa mère et ne vivait que grâce à elle. » 

 

Montaigne se fait aussi fin psychologique en précisant l’état d’esprit des Indiens face à leur envahisseur « En effet, si l’on tient compte du compréhensible étonnement de ces peuples-là ».

 

Champ lexical

Le champ lexical est celui de la jeunesse de ce monde bientôt perdu par les conquistadors. « ses frères «  « jeune et si enfant » « qu'on lui apprend encore son a, b, c. » « tout nu » « sa mère » « jeunesse » « curiosité »

 

Le deuxième champ lexical concerne la richesse « joaillerie » « or ».

 

Figures de style

La métaphore filée de l’enfant pour évoquer le Nouveau Monde est éloquente. « Il n'y a pas cinquante ans, il ne connaissait encore ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni le blé, ni la vigne; il était encore tout nu dans le giron de sa mère et ne vivait que grâce à elle. » C’est une image nécessaire pour démonter la colonisation de ce territoire par les conquistadors.

 

Montaigne procède aussi par de nombreuses énumérations élogieuses pour les Indiens « la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plumes, en coton, ou dans la peinture». Montaigne utilise aussi des redondances permettant d’appuyer le caractère péjoratif de la description faite des Européens «une « peau luisante et dure ».

 

La civilisation précolombienne est présentée comme une culture digne de respect et de considération vivant en harmonie avant l’arrivée des Conquistadors.

 

Conclusion

Ce choc des cultures aurait pu être un échange bénéfique entre les deux civilisations, européenne et précolombienne. Il n’en a pas été ainsi. C’est à un effondrement civilisationnel que nous assistons dans ce passage au registre tragique.

 

Dans l’article suivant, nous conclurons par la question de l’argumentation de Montaigne au vu des quatre extraits que nous avons étudiés.

 

Repère à suivre : l’argumentation directe de Montaigne

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article