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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La valeur du témoignage des "Cannibales" dans les "Essais" de Montaigne

La valeur du témoignage revêt une importance capitale dans le début du chapitre des Cannibales : les récits directs sont supérieurs aux légendes rapportées. Il nous met sur la voie du relativisme culturel.

 

 

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Repères : Nouveau Monde : étude

 

Dans l’article précédent, nous sommes entrés au cœur de la problématique conforme au parcours officiel : comment Montaigne en faisant preuve d’un relativisme culturel élabore-t-il une critique de l’ethnocentrisme ? Pour débuter, il convient de s’attacher à la valeur des témoignages sur lesquels il se fonde.

 

Témoignage

La valeur du témoignage revêt une importance capitale pour Montaigne qui l’oppose au récit de l’Atlantide rapporté par des tiers. C’est néanmoins un avertissement de l’histoire que l’auteur nous livre, celui d’un empire toujours en quête de domination, englouti en un instant par le déluge. C’est une invitation à la modestie dans toutes nos entreprises humaines…

 

Lecture

Nous allons étudier de manière linéaire le début du chapitre des Cannibales en utilisant la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©. 

 

 

  6           GROSSES                                      CLEFS

          Gr : grammaire                               C : Conjugaison

      OS : oppositions                            le : champ lexical 

       SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Voici donc le texte colorié en respectant le code couleur.

 

« Jai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans dans cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit Villegagnon prit terre et qu’il surnomma la France Antarctique. Cette découverte d’un pays infini semble être un sujet de méditation. Je ne sais si je puis assurer qu’il ne s’en fera quelque autre à l’avenir, tant de personnages plus grands que nous s’étaient trompés à l’occasion de celle-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais n’étreignons que du vent. Platon nous présente Solon racontant avoir appris des prêtres de la ville de Saïs, en Egypte, que, jadis et avant le déluge, il y avait une grande île, nommée Atlantide, juste au débouché du détroit de Gibraltar, qui contenait plus de territoires que l’Afrique et l’Asie réunies, et que les rois de cette contrée, qui ne possédaient pas seulement cette île, mais s’étaient avancés dans la terre ferme si loin qu’ils occupaient l’Afrique de la largeur, jusqu’en Egypte, et l’Europe dans le sens de la longueur, jusqu’en la Toscane, entreprirent d’enjamber jusques sur l’Asie et de soumettre tous les peuples qui bordent la mer Méditerranée jusqu’au golfe de la mer Noire ; et, à cet effet, ils traversèrent les Espagnes, la Gaule, l’Italie, et parvinrent jusqu’en Grèce, où les Athéniens les arrêtèrent ; mais que, quelque temps après, et les Athéniens, ainsi qu’eux-mêmes et leur île furent engloutis par le déluge. Il est très vraisemblable que cet extrême cataclysme provoqué par les eaux ait produit des changements extraordinaires dans la disposition de la terre, comme on croit que la mer a retranché la Sicile de l’Italie.

On dit que ces lieux, ébranlés jadis par un violent et vaste écroulement,

Se disloquèrent, alors que les deux terres

N’en faisaient qu’une seule,

Chypre de la Syrie, l’île d’Eubée de la terre ferme de la Béotie ; et qu’elle a réuni ailleurs les terres qui étaient séparées, comblant de limon et de sable les vides qui se trouvaient entre elles,

Et un marais longtemps stérile et fait pour les rames

Nourrit les villes voisines, et sent le poids de la charrue. »

(Traduction en français moderne par Michel TARPINIAN pour les éditions Ellipses, 1994)

 

Analyse

Grammaire

Il faut noter l’emploi du « je » qui parle avant de laisser la place dans la démonstration au « nous », au « on » qui évoquent la nature humaine. Il s’agit d’une argumentation inductive qui passe du particulier au général.

 

Montaigne rapporte les propos sûrs d’un témoin de confiance pour asseoir sa « méditation ». Dans sa bouche, il s’agit de mesurer ce que cette découverte réserve au monde. Pour cela, il effectue une digression libre avec quelques lignes d’introduction. Celle-ci débute sur l’avidité des hommes la référence analogique avec le mythe de l’Atlantide, l’île engloutie, avec pour corollaire le fracassement de la Terre.

 

L’auteur ne nomme pas le témoin des faits rapportés, « un homme » dont l’action majeure est d’avoir vécu dans le Nouveau Monde. Cette terre est présentée de manière indéfinie « d’un pays infini » et démonstrative avec « cet autre monde », « cette découverte ». Il s’agit d’un univers que l’on évoque à partir d’un témoignage direct.

 

Le récit comprend une multitude de détails à l’aide de propositions subordonnées « qui avait demeuré dix ou douze ans dans cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Villegagnon prit terre et qu’il surnomma… »

 

L’auteur se met à douter, « Je ne sais si je puis assurer qu’il ne s’en fera quelque autre à l’avenir, » « J’ai peur que », propositions qui permettent d’introduire les nombreuses comparaisons de supériorité « plus grands que nous », « plus de curiosité que nous n’avons de capacité » « plus de territoires que ». L’auteur se distingue de l’être humain qu’il présente sous un jour péjoratif, car il manque de prudence avec son trop-plein d’arrogance.

 

La référence à l’Antiquité peut surprendre dans ce contexte. Loin d’être une vérité absolue, elle est sujette à interprétation. Montaigne place l’Atlantide dans le cadre d’un récit rapporté « Platon nous présente Solon racontant avoir appris des prêtres de la ville de Saïs… » Notez la chaîne de connaissance qui passe par trois intermédiaires (les prêtres, Solon, Platon). C’est une source qui n’a pas la même fiabilité que celle dont dispose l’écrivain. Montaigne recourt à l’emploi du passif qui met en exergue le circuit de l’information circulant comme une rumeur « avoir appris des prêtres », « furent engloutis par le déluge ».

 

On a vu que la digression est lente, mais elle repose sur des connecteurs logiques « et, à cet effet, » « mais ». La fin de la démonstration adopte une tournure de phrase qui invite toujours à la modestie « Il est très vraisemblable que ».

On reste dans le domaine des connaissances des hommes, éminemment fragiles. Dans ce contexte, ce qui compte pour Montaigne, c’est évidemment le témoignage direct.

 

Oppositions

La première opposition est celle entre le Nouveau Monde appelé la France Antarctique et l’Atlantide. Deux noms, deux destins que Montaigne rapproche dans le cadre de sa réflexion : tout passe, rien ne dure. Une leçon des stoïciens qui nous enjoint de ne pas lutter contre ce qui ne dépend pas de nous. Le déluge dépasse la nature et nous renvoie à notre propre vulnérabilité. La modération devrait donc être de mise pour l’homme, mais ce dernier est passionné par les guerres et par les conquêtes…

 

L’opposition entre « je » et le « nous » marque une différence entre d’une part Montaigne qui pense et qui doute et d’autre part la communauté humaine à laquelle il appartient. « J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre ». Il met l’accent net sur l’opposition de l’homme entre ses désirs et la réalité, entre ce tout et ce rien « Nous embrassons tout, mais n’étreignons que du vent. » Il s’agit de la volonté de puissance des souverains qui conduit le peuple à sa perte avec le mythe de l’Atlantide : notons que le récit s’effectue en deux temps qui s’opposent, avant et après le déluge.

 

La narration convoque à l’envi une multitude de distinctions : l’avidité de l’homme se concentre sur ce qu’il a et ce qu’il veut encore, la terre/île, Afrique, Europe/Asie, largeur/longueur. On est dans une course effrénée, l’être humain est trop occupé dans sa toute-puissance pour s’apercevoir de l’inanité de ses conquêtes.

 

Dans la référence à l’Atlantide, deux mouvements s’opposent : la fragmentation du monde « que les deux terres/N’en faisaient qu’une seule, »qui s’oppose à une recomposition de territoires « réuni ailleurs les terres qui étaient séparées ».

C’est un récit édifiant que Montaigne nous livre, un sérieux avertissement qu’il puise dans le cadre de sa réflexion sur le Nouveau Monde.

 

Sens

Trois sens sont convoqués dans ce passage. La vue, « yeux plus grands», le toucher, « n’étreignons que du vent ». L’ouïe « avoir appris ». Il s’agit de montrer que ces trois sens sont trompeurs et participent à l’erreur humaine dans ses folles conquêtes.

 

Conjugaison

Dans sa réflexion, Montaigne emploie le mode indicatif, celui des faits rapportés. Il recourt pour ce faire au temps du passé : « J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans dans cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Villegagnon prit terre et qu’il surnomma … ».

Il utilise aussi le futur « qu’il ne s’en fera quelque autre à l’avenir ». Sa réflexion englobe la prospective.

 

C’est surtout le présent qui nous interpelle dans ce texte. La valeur de ce temps correspond à une narration en cours d’élaboration, « Cette découverte d’un pays infini semble être un sujet de méditation », même s’il s’agit d’un artifice, car sa démonstration dégressive reste construite.

Montaigne emploie également le présent de vérité générale « Nous embrassons tout, mais n’étreignons que du vent. Platon nous présente Solon ». Il s’appuie sur des considérations sur la nature humaine, invariables, qu’il utilise jusqu’au bout de son argumentation avec les conclusions sur l’Atlantide « Il est très vraisemblable » « comme on croit que la mer a retranché la Sicile de l’Italie. »

 

Les Essais font en outre appel au subjonctif dans la mesure où il s’agit d’un auteur qui réfléchit au destin des hommes. Il émet des doutes ou forme des conclusions qui ont en commun de n’être que des suppositions tant les jugements des hommes sont mouvants comme le monde englouti par le déluge : « J’ai peur que nous ayons les yeux », « Il est très vraisemblable que cet extrême cataclysme provoqué par les eaux ait produit ».

 

On voit donc la vaste gamme des temps et des modes employés par Montaigne qui montre l’étendue de ses pensées qui font des aller-retour entre le présente et le passé comme une leçon que l’on cherche à tirer.

 

Champ lexical

C’est celui de la contemplation qui se trouve dans la première partie du texte : « un sujet de méditation. Je ne sais si je puis assurer » « s’étaient trompés » « J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, « curiosité » « capacité ». « Nous embrassons tout », « racontant ».

 

On assiste à une rupture avec le champ lexical du mouvement, de la conquête. « possédaient, mais s’étaient avancés qu’ils occupaient, entreprirent d’enjamber et de soumettre tous les peuples, traversèrent les Espagnes, et parvinrent , les arrêtèrent ; »

Il reste que le thème de la catastrophe naturelle est aussi présent : « déluge »,« engloutis, cataclysme, changements extraordinaires dans la disposition de la terre, comme on croit que la mer a retranché, violent et vaste écroulement, disloquèrent, a réuni ailleurs les terres qui étaient séparées, comblant de limon et de sable »

 

Montaigne fait donc un lien la folie des hommes et le déluge en s’appuyant sur le mythe de l’Atlantide : un rapport de causalité est posé sans que l’on sache exactement si c’est l’action des hommes qui est à l’origine du chaos dans une interprétation antique avec la colère des dieux ou non. Cette causalité ne serait qu’analogique, par la mise en avant de la folie des conquêtes fragiles face à la force des éléments, la nature dominant l’homme.

 

Figures de style

Montaigne procède par périphrases ou par énumérations : les détails de lieu sont nombreux, « en l’endroit où Villegagnon prit terre», « ils traversèrent les Espagnes, la Gaule, l’Italie, et parvinrent jusqu’en Grèce, où les Athéniens les arrêtèrent ». Sa réflexion est aussi une méditation sur le temps, lequel est imprécis, mouvant « dix ou douze ans », ou redondant avec « en notre siècle ». L’auteur conforte son argumentation en citant à deux reprises les textes classiques (Virgile et Horace), chargés de donner une valeur éternelle à son jugement.

Les entreprises humaines sont donc présentées dans l’idée de les discréditer. C’est bien le registre de l’ironie de Montaigne qui transparaît dans ce texte.

 

Conclusion

La valeur du témoignage revêt une importance capitale dans ce texte qui nous met sur la voie du relativisme culturel, car les récits directs sont supérieurs aux légendes rapportées. L’auteur nous fait pénétrer dans la problématique entre le sort du Nouveau Monde et celui l’Atlantide disparue. Dans les deux cas, c’est la domination des hommes qui est le point commun. Montaigne cherche à convaincre le lecteur par la raison de cette impression de dévastation irrépressible…

 

Dans l’article suivant, nous verrons la description anthropologique qu’effectue Montaigne.

 

Repère à suivre : la description anthropologique

 

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