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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

L’inversion des rôles et des valeurs dans "Des Cannibales" de Montaigne.

 

Montaigne inverse les rôles puisque c’est le regard du « barbare » qui se pose sur l’Européen et c’est le moment où les valeurs du Nouveau Monde se confrontent à celles du vieux continent, et que la fraternité des Tupinambas est érigée en modèle.

 

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Repères : Nouveau Monde : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons étudié la description anthropologique à laquelle l’auteur du XVIe siècle se livre : le cannibalisme. Nous verrons aujourd’hui la question de l’inversion des rôles et des valeurs que Montaigne effectue à la fin du chapitre des Cannibales. Il s’agit pour Montaigne de rapporter directement la visite à Rouen de trois émissaires des Tupinambas à la Cour de Charles IX en 1574.

 

C’est l’occasion pour l’auteur de connaître l’opinion du chef des Cannibales sur la cour de France. En agissant ainsi, Montaigne inverse les rôles puisque c’est le regard du « barbare » qui se pose sur l’Européen et c’est le moment où les valeurs du Nouveau Monde se confrontent à celles du vieux continent.

 

Lecture

Nous allons étudier de manière linéaire la fin du chapitre des Cannibales en utilisant la méthode des 6 GROSSES CLEFS ©. 

 

  6           GROSSES                                      CLEFS

          Gr : grammaire                               C : Conjugaison

      OS : oppositions                            le : champ lexical 

       SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Voici donc le texte colorié en respectant le code couleur.

 

« Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de notre monde, et ignorant aussi que, de ces relations naîtra leur ruine, dont d’ailleurs je suppose qu’elle est déjà avancée, bien malheureux de s’être laissé prendre au désir de la nouveauté et d’avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, vinrent à Rouen, du temps où le feu roi Charles neuf y était. Le Roi leur parla longtemps ; on leur fit voir notre façon d’être, notre pompe, l’aspect belle ville. Après cela, quelqu’un demanda leur avis sur tout cela, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus surprenant ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai oublié la troisième, et je le regrette bien ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu étrange que tant de hommes grands, portant la barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), acceptent d’obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt l’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de parler telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient remarqué qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de privilèges, et que leurs moitiés mendiaient à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et ils trouvaient étrange dont ces moitiés nécessiteuses pouvaient supporter une telle injustice, sans prendre les autres à la gorge, ou mettre le feu à leurs maisons. Je parlai à l’un d’eux fort longtemps ; mais j’avais un interprète qui me suivait si mal et qui était si incapable de comprendre mes idées à cause de sa bêtise, que je ne pus guère en tirer guère de plaisir. A la question que je lui posai de savoir quel profit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient « roi »), il me dit que c’était de marcher le premier à la guerre ; à la question de savoir de combien d’hommes il était suivi, il me montra un vaste espace, pour signifier que c’était autant qu’un tel espace pourrait en contenir, et ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes ; à la question de savoir si, en dehors de la guerre, toute son autorité s’évanouissait, il dit qu’il lui en restait ceci : quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui traçait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise. Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ! »

(Traduction en français moderne par Michel TARPINIAN pour les éditions Ellipses, 1994)

 

Analyse

Grammaire

Montaigne choisit de placer la visite des Tupinambas sous son angle tragique. Il procède par appositions insistantes avec les deux participes présents, « , ignorant combien coûtera un jour …., et ignorant aussi » qui scellent leur sort. L’auteur persiste dans cette vision pessimiste avec une de ses incises, « dont d’ailleurs je suppose qu’elle est déjà avancée ». Montaigne se fait moraliste d’un désastre annoncé. Pour ce faire, il choisit de mettre en exergue la conclusion de l’histoire : c’est par la fin que débute la description. C’est un procédé argumentatif conclusif.

 

Montaigne se fait également mémorialiste en sa qualité de témoin. Il se présente comme membre de la Cour, « notre pompe, » et donc simple spectateur de la scène : « ils répondirent trois choses, d’où j’ai oublié la troisième, et je le regrette bien ». Montaigne se place comme un honnête homme qui est conscient de ses limites. On note à cet égard le caractère spontané du souvenir.

 

Montaigne est enfin un acteur direct de la scène puisqu’il s’arrange pour poser des questions au chef des Indiens. Et là, il n’oublie aucunement les réponses. « Je parlai à l’un d’eux fort longtemps »

Il faut insister sur la nature des interrogations posées aux Tupinambas. Les courtisans, que l’auteur montre sous un jour défavorable avec « on » »quelqu’un », posent deux questions ouvertes, « Après cela, quelqu’un demanda leur avis sur tout cela, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus surprenant ». On note le caractère condescendant et la fatuité du courtisan. Les deux réponses des Indiens sont à cet égard d’un bon sens aigu, « acceptent d’obéir à un enfant » et d’une intelligence politique fine, « ces moitiés nécessiteuses pouvaient supporter une telle injustice ». On perçoit le caractère subversif de leurs propos.

 

Montaigne parle « fort longtemps » (c’est-à-dire plus longtemps que le roi affublé du seul adverbe « longtemps ») au chef des Tupinambas et l’interroge par trois fois à l’aide de propositions subordonnées interrogatives indirectes, « de savoir quel profit », à la question de savoir de combien d’hommes il était suivi », « à la question de savoir si, toute son autorité s’évanouissait ». Montaigne se situe comme un interlocuteur soucieux de comprendre les différences culturelles entre les deux mondes.

 

Oppositions

Montaigne met en exergue l’opposition entre les Européens et les Tupinambas. On assiste en effet à un choc des cultures. Pour bien le comprendre, Montaigne scénarise le moment : les courtisans montrent « leur villes, leur « pompe » pendant que les Indiens en font des commentaires. Ce sont les Tupinambas qui parlent et la Cour qui écoute. La lumière est braquée sur les Indiens et non sur la réaction des Européens.

 

Une autre opposition a lieu entre la vision critique et positive des deux sociétés. Montaigne fait prévaloir la vision négative des Indiens sur la civilisation du vieux continent. Les Européens sont présentés comme prétentieux et dans l’erreur « car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient « roi »). Ils peuvent être bêtes comme l’interprète de Montaigne  « qui était si incapable de comprendre mes idées à cause de sa bêtise ».

 

À l’inverse, une vision positive d’un peuple sérieux, organisé et courageux apparaît à la suite des trois questions posées par Montaigne. C’est la vision d’un peuple pur qui n’a pas été encore corrompu par les mœurs européennes, « la connaissance des corruptions de notre monde »

 

Il s’agit pour Montaigne de procéder à l’inversion des valeurs, la justice des cannibales et l’injustice de la société française.

 

Sens

C’est la vue qui est convoquée dans ce texte avec l’importance de la « pompe » et de l’envie pour la Cour de se faire valoir aux yeux des tribus du Nouveau Monde « d’avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, ». À la vue, c’est l’ouïe puisque l’on assiste à des questions/ réponses.

 

Conjugaison

La temporalité est au cœur de ce passage puisqu’il s’agit d’une remémoration. Montaigne combine le temps de la narration au passé simple et à l’imparfait pour la description de la scène « Ils dirent qu’ils trouvaient, qui étaient autour du Roi ».

 

Il y ajoute ses incises qui sont au présent et qui témoignent de son analyse au fil des mots : «  (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde).

 

Montaigne ajoute enfin du subjonctif présent, temps de la réflexion émanant des Indiens : « ils trouvaient étrange que tant de hommes grands acceptent et qu’on ne choisisse plutôt l’un d’entre eux pour commander ; »

 

La scène finale s’achève sur du présent de l’indicatif et c’est Montaigne qui l’utilise dans un esprit plein d’ironie à l’égard de la cour de France et de lui-même. « Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ! » Il manie la dérision en apportant un commentaire tout à fait frivole aux sages propos des Tupinambas ;

 

Champ lexical

Deux idées sont à relever : le champ lexical de la cour et celui du combat. C’est celui de l’ostentation qui apparaît dans la première partie du texte, « feu roi Charles neuf y était », « on leur fit voir notre façon d’être, notre pompe, l’aspect belle ville. » ,« Suisses de sa garde », « hauts-de-chausses ! » On note toute la superficialité d’une cour avec des personnes d’une intelligence des plus vulgaires.

 

Le deuxième champ lexical est celui qui définit les Tupinambas, un peuple de combat. Montaigne les présente sous un jour positif, « armés », « commander » « prendre les autres à la gorge », ou « mettre le feu à leurs maisons ». «  supériorité » « capitaine » « marcher le premier à la guerre « ; quatre ou cinq mille hommes ; «guerre », « toute son autorité ». Montaigne démontre que c’est un peuple de guerriers organisé. Avec les Tupinambas, l’auteur loue une civilisation primitive qui n’est pas souillée par les mœurs occidentales.

 

Figures de style

La vision du monde des Tupinambas est une vision présentée de manière idyllique par Montaigne. La candeur et la grandeur des Tupinambas sont évoquées dans la mesure où ils ont vécu loin de « la connaissance des corruptions de notre monde», tournure emphatique s’il en est. Les Tupinambas sont heureux dans leur jardin du paradis, « la douceur de leur ciel. » Montaigne emploie des métaphores. La rencontre des deux mondes ici à Rouen est synonyme de « malheur », en recourant à des redondances perte de « leur repos et leur bonheur ». La curiosité des Indiens les pervertit. Ils perdront leur innocence ainsi que Montaigne l’évoque avec des métaphores financières « ruine »,« coûtera ». L’auteur ne cache pas les méfaits de la conquête du Nouveau Monde.

 

Montaigne recourt en outre aux accumulations « hommes grands, portant la barbe, forts et armés, » pour témoigner de l’intelligence des Indiens dont les propos sont rapportés.

Il utilise en outre un certain nombre de répétitions pour accentuer son propre questionnement, « à la question de savoir » locution répétée trois fois.

 

L’auteur emploie des figures de style imagées. On s’arrêtera sur l’incise qui nous livre une leçon de philosophie. On sait combien l’auteur accorde de l’importance à l’art de désigner. Justement, la désignation est importante : « qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres ». Cette périphrase pour parler des hommes est reprise « moitiés nécessiteuses ». Montaigne montre donc la valeur de fraternité qui se trouve au cœur de la tribu primitive des Tupinambas. C’est un corps social uni et égalitaire à l’inverse de celui du vieux continent. Les indiens s’étonnent de l’indifférence de la société nantie face aux mendiants « décharnés de faim et de pauvreté ». On note l’emploi de la redondance. Montaigne va loin dans son argumentaire puisque la fraternité des Tupinambas est érigée en modèle.

 

Conclusion

Le dernier passage des Cannibales offre une inversion des rôles et des valeurs en faveur des Tupinambas et au détriment des mœurs du vieux continent. Le registre est à la fois critique et ironique.

 

Dans l’article suivant, nous verrons la reprise de ce sujet au travers du chapitre des Coches situé dans le livre III des Essais de Montaigne.

 

Repère : Une vision décentrée,

 

 

 

 

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