Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La ville moderne dans Alcools d’Apollinaire

 

Bac 2020 : dans le poème Marizibill, la ville est un prétexte à l’évocation de l’être humain. On cherchera dans ce texte les éléments propres à l’interrogation sur la modernité poétique d’Apollinaire.

 

Marizibill, Apollinaire, Alcools, poème

 

 

Repères : thème de la modernité poétique : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons examiné le point de vue d’Apollinaire sur cette modernité, voyons aujourd’hui la vision neuve de la ville dans ce recueil.

 

Influence

À titre préliminaire, Baudelaire a élevé la ville au rang de sujet poétique dans ses tableaux parisiens, extraits eux-mêmes des Fleurs du Mal.

 

Il reste que cette modernité urbaine toute baudelairienne est un vrai cauchemar avec son lot de misère et de solitude. Ce n’est pas le cas pour Apollinaire.

 

Renouvellement

Alcools reprend le thème de la ville pour le renouveler entièrement. Ainsi les éléments prosaïques de la vie quotidienne, populaire, sont évoqués dans leur banalité ; la rue, l’école, le café, le cimetière, etc…

La ville peut aussi être un lieu de fête comme dans ce saisissant poème où un curieux cortège réunissant morts et vivants se promène gaiment dans la rue :

« …Nous traversâmes la ville
Et rencontrions souvent
Des parents des amis qui se joignaient
À la petite troupe des morts récents
Tous étaient si gais
Si charmants si bien portants
Qui bien malin qui aurait pu
Distinguer les morts des vivants (…)

https://fr.wikisource.org/wiki/La_Maison_des_morts

 

La ville est évoquée de jour ou de nuit. Ainsi la nuit, le pont qui accueille des rencontres éphémères devient le « pont des Reviens-t’en » (Voie lactée-1). Une simple rue devient « brulante » (la chanson du Mal-Aimé).

Apollinaire renouvelle le genre pour en montrer sa vérité qui est toute poétique. Apollinaire la décrit dans sa vitalité particulière. 

 

Sublimation

Loin de décrire la ville sous son aspect sombre, Apollinaire la réenchante, elle qui accède à une reconnaissance esthétique et poétique. Si les milieux urbains du crime ou de la prostitution sont bien présents dans Alcools, ils sont sujets à une évocation sensible.

 

Marizibill

Dans le poème Marizibill, la ville est un prétexte à l’évocation de l’être humain, dans sa versatilité en amour, mais également dans sa finitude. On cherchera dans ce texte les éléments propres à notre problématique, à savoir l’interrogation sur la modernité poétique d’Apollinaire. Précisons si vous le voulez bien le cadre et le propos.

La rue principale accueille le soir venu une prostituée, Marizibill, croquée par des détails clés.

Il s’agit de trois quintiles composés en octosyllabes aux rimes croisées ABABA. Nous allons l’étudier ensemble, de manière linéaire, en nous fondant sur la méthode Des 6 GROSSES CLEFS ©.

Pour que vous puissiez suivre, on rappellera le sens des codes couleur :

  6           GROSSES                                      CLEFS

 

Gr : grammaire                               C : Conjugaison

OS : oppositions                            le : champ lexical 

SE : les 5 sens                            FS : figures de style

Marizibill

« Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes

 

Grammaire

Les détails fourmillent dans cette première strophe, consacrée à Marizibill,  que ce soit au travers des adjectifs qualificatifs (mignonne), des connecteurs de temps (le soir), de lieu (Haute-Rue). En agissant ainsi, Apollinaire entreprend une description très minutieuse de la situation, ce qui est conforme à sa recherche « moderne » de vérité. La scène se veut donc riche dans sa particularité.

Et pourtant, le poème est cantonné aux stéréotypes de la prostituée et de son souteneur, lequel intervient dans la 2e strophe. C’est ce qui explique qu’il reste flou sur les protagonistes de l’action « elle » « il » « un juif » ; Apollinaire joue donc sur les contrastes qui rendent saillante l’évocation.

Il faut attendre la 3e strophe pour que le poète prenne la parole avec « je connais » qui le place au centre de son œuvre. Il se situe classiquement comme un moraliste en charge d’examiner la nature humaine. Il prétend à une recherche moins particulière et donc plus universelle « gens de toutes sortes, destins ».

Mais Apollinaire joue sur les codes pour mieux les détourner, car cette connaissance globale est vaine. Elle le ramène au particulier et decrescendo au prosaïque avec le terme « portes ». Le poème qui débute par une rue se clôt sur une porte, sur une position d’attente dans un mouvement contrasté d’ouverture ou de fermeture. Rien n’est sûr dans cette poésie aux accents changeants, si modernes.

 

Opposition

La première strophe offre une opposition entre la prostituée et ses clients. La deuxième entre la prostituée dont les qualificatifs sont mélioratifs « offerte, lasse » et son souteneur dont les termes sont crus et péjoratifs « maquereau » « bordel » « juif » si on replace ce cliché antisémite de l’époque)

la 3e opposition, c’est enfin entre le poète et les hommes. Ce découpage tente de partir du particulier à un universel impossible. Le poète s’appuie sur différents lieux pour ce faire, l’Allemagne contre la Chine, elle-même se décomposant entre la Chine territoriale et l’île chinoise de Formose. On est donc toujours sur un balancement volontaire.

 

Sens

C’est la vue, le goût, le toucher et l’odorat qui sont convoqués. L’allée et venue, boire et l’ail et son opposé la rose, tiré sont les éléments des deux premières strophes. On est dans une description d’une scène située délibérément dans le milieu populaire, « mise sur la paille », les bas-fonds s’opposant à la rue passante « Haute Rue » de la ville.

Les odeurs fortes sont donc rapportées par des images éloquentes.

 

Conjugaison

C’est un récit au passé aux 1e et 2e strophes avant que le présent de vérité générale s’impose avec cette entreprise de tirer vainement une expérience universelle à cette scène.

Champ lexical

Deux champs lexicaux sont à souligner, celui de la prostitution et du corps. Si la prostituée n’est pas nommée en dehors du titre, Marizibill (Marie-Sybille) prénom dérivé de Marie, préfigurant un autre poème situé un texte plus loin. On note le choix du poète d’évoquer deux Marie, celle pécheresse et celle aimée qui est partie, Marie Laurencin.

Apollinaire utilise un vocabulaire précis : le fait d’attirer le chaland, « offerte », le « trottoir », sa lassitude, le « maquereau » « bordel ». On est donc sur le registre de la misère « sur la paille » et l’alcoolisme, deux mots associés au plus vieux métier du monde.

C’est aussi le thème du corps qui est convoqué avec les « yeux », enfin « le cœur » dans la dernière strophe. C’est une poésie incarnée qui débute par le corps donné et qui s’achève par le cœur, la quête d’amour, recherchée par tous les humains.

 

Figures de style

On voit de nombreuses allitérations dans la 1e strophe, en l, « la, Cologne, elle », tonalité de légèreté qui s’oppose à l’allitération en b, signifiant la brutalité du monde, buvait, « brasserie borgne » : ces deux termes constituent une personnification utilisée pour enchanter des lieux sordides. À l’inverse, le cœur est donc chosifié si on le compare à une porte. Apollinaire recourt aux comparaisons comme feuilles mortes/leurs portes et aux répétitions lancinantes « leurs destins, leurs yeux, leurs cœurs leurs portes ». Il accentue l’effet de délitement de l’amour, de la vie avec les images dégradées, le Feu mal éteint » et « les feuilles mortes » .

La vie humaine est brûlante, finie et pourtant en mouvement. C’est ce qui en fait sa beauté.

 

Paris

Alcools évoquent bon nombre de villes, mais c’est surtout Paris qui fait l’objet de toutes les célébrations du poète.

Paris représente la ville moderne sous ses différents aspects. Elle est personnalisée en elle-même comme nous le verrons dans le détail dans un prochain article dans Vendémiaire ou comme dans Zone, au travers de ses quartiers, de ses rues, de ses monuments, de ses ponts, de ses hôtels, de ses usines, du palais de justice, de ses églises, de ses bars etc…

 

Mais à côté de ce catalogue à la Prévert, on trouve d’autres éléments de modernité, le développement technologique.

 

Repère à suivre : le développement technologique

 

 

 

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article