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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La « socialisation primaire » de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal

 

Bac 2020 : Le Rouge et le Noir de Stendhal est considéré comme un roman d’éducation. Pour analyser la trajectoire de ce héros, il faut débuter par son enfance, sa « socialisation » dite primaire, soit d’abord par la construction de la personnalité de Julien au sein de sa famille.

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Repères : thème du héros stendhalien : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons défini la notion de roman d’éducation. Aujourd’hui, c’est le type d’apprentissage reçu par Julien Sorel qui va nous intéresser. Pour ce faire, nous allons commettre, si vous le voulez bien, un anachronisme volontaire. Nous allons recourir à une terminologie de notre époque, nous allons, en effet, tenter de comprendre la « socialisation primaire » de Julien Sorel.

 

Socialisation primaire

Pour débuter, rappelons qu’il s’agit de la construction de la personnalité et de l’identité sociale d’une personne durant son enfance et son adolescence. Cette socialisation se déroule avec la famille, les amis, l’école etc…

Quelle est donc la socialisation primaire de Julien Sorel ? Nous verrons d’abord la construction de la personnalité de Julien au sein de sa famille avant de voir la question de son identité dans un article prochain.

 

Famille

Julien est le benjamin d’une famille composée d’un père veuf, ancien paysan devenu entrepreneur à succès d’une scierie. Julien a aussi deux frères. 

Le milieu social auquel appartiennent les Sorel est celui de la petite bourgeoisie de province avec la particularité que ses membres revendiquent encore leur ancienne qualité d’ouvrier. Chez les Sorel, on compte beaucoup, on négocie tout avec la crainte irraisonnée de se faire voler. On se méfie des nobles, on les manœuvre pour obtenir toujours plus.

 

L’éducation reçue par Julien s’avère violente. Sur le plan physique et moral, le garçon à « la figure de fille » (partie 1, chapitre V) se distingue de ses deux « géants » de frères. En outre, Julien a une passion qui est mal considérée dans sa maison (le père est analphabète), c’est la lecture. Il passe donc pour être paresseux. C’est ainsi que son père le qualifie de « vaurien » et le bat comme dans ce premier face à face :

« Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche comme il tombait.

« Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure. »

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il adorait. » (1e partie, chapitre IV) 

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Rouge_et_le_Noir/Chapitre_IV

 

Notons que cette violence paternelle est institutionnalisée au sein de la famille, car Julien subit également de sévères corrections de ses frères. En retour, Julien développe à l’égard des siens une haine féroce.

Il convient de voir que la vision de cette famille a aussi une incidence sur celle de la société.

 

Mépris

Dans ce milieu campagnard, frustre au possible, la personnalité d'un individu est réduite à sa seule apparence. De frêle constitution, Julien échappe au modèle de l’homme du pays. Puisqu’il est fragile physiquement, il est considéré comme faible moralement. Au début du livre, Stendhal nous livre ce portrait social tout à fait binaire de Julien, lequel est présenté en larmes. Nul ne sait à Verrières que ses pleurs sont surtout une manifestation de son orgueil bafoué. C’est ainsi que pour tous, notre héros fait l’objet d’un commun mépris à Verrières.

 

Dans la socialisation, il faut aussi comprendre que Julien a intégré cette vision qu’on a de lui. Signe de son intelligence, il adapte son comportement à cette hostilité générale. Julien connaît l’art de l’esquive au sens propre et au sens figuré. Il évite les rencontres avec ses frères quitte à changer de parcours (partie 1, chapitre 7). Il projette de fuir Verrières à l’annonce de son placement chez les Rênal (partie1, chapitre 5). Vis-à-vis de son père, il joue au fils soumis avec son père notamment lorsqu’il le jette dehors :

« Quand il reparut : — Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si tu auras jamais assez d’honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j’avance depuis tant d’années ! Prends tes guenilles, et va-t’en chez M. le maire. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Rouge_et_le_Noir/Chapitre_V

 

Surtout, la quintessence de l’esquive, c’est l’hypocrisie. Face à l’hostilité de la société, il est obligé de feindre. Il devient maître en la matière ainsi que nous le verrons.

Ce tableau serait pathétique s’il n’y avait pas trois êtres pour poser un regard bienveillant, cette fois, sur notre héros : les deux premiers incarnent le visage de père et le dernier, un véritable ami…

 

Chirurgien-major

Le premier est le chirurgien-major, ancien médecin de l’armée napoléonienne, vague cousin de la famille. Il permet à Julien de penser au-delà de sa condition sociale en lui offrant une éducation somme toute rudimentaire. Elle est néanmoins le déclencheur de son ambition. C’est à cet homme que notre héros doit sa passion pour l’épopée napoléonienne, si déterminante compte tenu de son imagination débordante.

 

L’abbé Chélan

Cette autre figure tutélaire prend le relais du précédent. Il lui donne des cours de latin le soir. Il est le premier à avoir décelé une qualité chez le jeune garçon : sa mémoire exceptionnelle. Dans les mœurs de l’époque, cette habileté passe pour de l’intelligence. De fait, sans effort, Julien est capable d’apprendre la bible par cœur. C’est un précieux sésame pour sa carrière…L’abbé Chélan permettra à son protégé de rencontrer l’abbé Pirard, qui sera pour lui un père putatif.

 

Fouqué

C’est de fait le seul ami de Julien en dépit de leurs différences d’aspiration. Avec son bon sens, Fouqué est toujours disposé à l’aider quitte à le mettre en garde contre ses rêves fous sans jamais le condamner. Il cherche même à en faire son associé et c’est encore lui qui projette de le faire évader de sa prison.

« Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne ! pensa Julien. Que d’économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir lorsque je les lui voyais faire, il sacrifie pour moi ! Un de ces beaux jeunes gens que j’ai vus à l’hôtel de La Mole, et qui lisent René, n’aurait aucun de ces ridicules ; mais excepté ceux qui sont fort jeunes et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l’argent, quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d’un tel sacrifice ?

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à Paris, n’a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment d’enthousiasme qu’il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un consentement à la fuite. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Rouge_et_le_Noir/Chapitre_LXVII

 

Dans l’article suivant, nous verrons la question de l’identité, autre ressort de cette socialisation primaire.

 

Repère à suivre : la question de l’identité chez Julien Sorel

 

 

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