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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Une variation sur un même fait divers

Le thème du fait divers dans la littérature laisse entrevoir des faits divers interprétés par des auteurs. Proust, dans l’extrait qui vous est proposé, tente un autre exercice de style :  réécrire le même fait divers à la manière de Balzac, de Flaubert…

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Repères : fait divers : présentation

Dans l’article précédent, nous avons abordé l’exercice de style humoristique de Alphonse Allais, découvrons aujourd’hui le pastiche effectué par Proust. Ce dernier s’est intéressé à un fait divers du début du XIXe siècle : l’affaire Lemoine.

L’affaire Lemoine

Monsieur Lemoine a faussement prétendu avoir découvert le secret de fabrication du diamant. Il a reçu pour cela un million de francs de la part du diamantaire de Beers qui a fini par détecter la supercherie. Condamné en 1906 à six ans de prison, il fait l’objet des honneurs de la presse qui se déchaîne. Proust se lance alors dans un exercice de style. Il se fait chroniqueur de ce fait divers en pastichant Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Saint-Simon.

Il vous est proposé de découvrir le pastiche des deux premiers auteurs sous forme de tableau ;

L’AFFAIRE LEMOINE 
PAR GUSTAVE FLAUBERT

 

La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles s’envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l’ordre du président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des prétentions à l’esprit ; et ses favoris égaux, qu’un reste de tabac salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et de vulgaire. Comme la suspension d’audience se prolongeait, des intimités s’ébauchèrent ; pour entrer en conversation, les malins se plaignaient à haute voix du manque d’air, et, quelqu’un ayant dit reconnaître le ministre de l’intérieur dans un monsieur qui sortait, un réactionnaire soupira : « Pauvre France ! » En tirant de sa poche une orange, un nègre s’acquit de la considération, et, par amour de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en s’excusant, sur un journal : d’abord à un ecclésiastique, qui affirma « n’en avoir jamais mangé d’aussi bonne ; c’est un excellent fruit, rafraîchissant » ; mais une douairière prit un air offensé, défendit à ses filles de rien accepter « de quelqu’un qu’elles ne connaissaient pas », pendant que d’autres personnes, ne sachant pas si le journal arriverait jusqu’à elles, cherchaient une contenance : plusieurs tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le surmontait. Deux jeunes gens s’en étonnèrent, auraient voulu savoir s’il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s’interpeller d’un banc à l’autre, et les femmes, regardant leurs maris, s’étouffaient de rire dans un mouchoir, quand un silence s’établit, le président parut s’absorber pour dormir, l’avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il avait débuté sur un ton d’emphase, parla deux heures, semblait dyspeptique, et chaque fois qu’il disait « Monsieur le Président » s’effondrait dans une révérence si profonde qu’on aurait dit une jeune fille devant un roi, un diacre quittant l’autel. Il fut terrible pour Lemoine, mais l’élégance des formules atténuait l’âpreté du réquisitoire. 

L’AFFAIRE LEMOINE DANS UN ROMAN DE BALZAC

 

Dans un des derniers mois de l’année 1907, à un de ces « routs » de la marquise d’Espard où se pressait alors l’élite de l’aristocratie parisienne (la plus élégante de l’Europe, au dire de M. de Talleyrand, ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N’est-ce pas en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison — cette carmélite de la réussite mondaine — qu’elle doit immoler sa coquetterie, son orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont ses rivales seront parfois le plus piquant ornement ? N’est-elle pas en cela l’égale de la sainte ? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement acquise, du paradis social ? La marquise — une demoiselle de Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des Chaulieu — tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément calculée qu’il lui eût été donné d’examiner. Tout à coup la porte s’ouvrit devant l’illustre romancier Daniel d’Arthez. Un physicien du monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de Bichat — le créateur de la chimie organique — serait seul capable d’isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d’Arthez vous eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand criminel. Le génie n’est-il pas d’ailleurs une sorte de crime contre la routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime même, puisque les savants meurent à l’hôpital qui est plus triste que le bagne.

Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l’amant qu’elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles vous enfoncent un poignard dans le cœur.

 

Proust, Pastiches et mélanges

https://fr.wikisource.org/wiki/Pastiches_et_Mélanges


repère à suivre : l’argumentation et le fait divers

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