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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Les premiers succès littéraires de George Sand 

George Sand a connu en deux ans un succès auprès de la critique et du public. C'est avec Indiana que sa carrière littéraire est lancée.

 

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 Repères :  George Sand  : vie littéraire

 

Dans l’article précédent, nous avons abordé le choix du pseudonyme qui accompagne George Sand jusqu’à la fin de sa vie. Aujourd’hui découvrons le premier succès littéraire de cette auteure, Indiana. Quelle est donc l’originalité de ce roman qui a conquis son public ?

 

Fin de son association littéraire

L’association amoureuse et littéraire qu’elle a formée en 1831 avec Jules Sandeau bat de l’aile. Le jeune homme se désinvestit du travail de rédaction. George Sand le sent aussi s’éloigner d’elle ; elle le perd. Elle rentre brisée par cette situation. Que faire ? S’abandonner au spleen ou se relever ? Elle choisit la deuxième solution. Elle se reprend donc en écrivant seule, à Nohant, Indiana qui sera publié en 1832. 

 

Indiana

Quel est le sujet de ce roman ? Femme malheureuse dans son ménage, Indiana, tombe amoureuse d’un jeune séducteur, Raymon. À la réception d’une de ses lettres, elle décide de se séparer de son mari après une scène de violence domestique. Elle quitte ainsi l’île Bourbon et arrive en France pour vivre avec lui. L’extrait qui vous est proposé nous mène à la mise en présence des deux amants. Mais une circonstance fâcheuse surgit…

***

« Indiana poussa vivement la porte, qui s’ouvrit sans résistance. 

« Tu m’attendais ! s’écria-t-elle en tombant sur ses genoux et en appuyant sa tête défaillante sur le sein de Raymon ; tu avais compté les mois, les jours ! Tu savais que le temps était passé, mais tu savais aussi que je ne pouvais pas manquer à ton appel… C’est toi qui m’as appelée, me voilà, me voilà ; je me meurs ! »

Ses idées se confondirent dans son cerveau ; elle resta quelque temps silencieuse, haletante, incapable de parler, de penser.

Et puis elle rouvrit les yeux, reconnut Raymon comme au sortir d’un rêve, fit un cri de joie et de frénésie, et se colla à ses lèvres, folle, ardente et heureuse. Il était pâle, muet, immobile, frappé de la foudre.

— Reconnais-moi donc, s’écria-t-elle ; c’est moi, c’est ton Indiana, c’est ton esclave que tu as rappelée de l’exil et qui est venue de trois mille lieues pour t’aimer et te servir ; c’est la compagne de ton choix qui a tout quitté, tout risqué, tout bravé pour t’apporter cet instant de joie ! tu es heureux, tu es content d’elle, dis ? J’attends ma récompense ; un mot, un baiser, je serai payée au centuple. »

Mais Raymon ne répondait rien ; son admirable présence d’esprit l’avait abandonné. Il était écrasé de surprise, de remords et de terreur en voyant cette femme à ses pieds ; il cacha sa tête dans ses mains et désira la mort.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me parles pas, tu ne m’embrasses pas, tu ne me dis rien ! s’écria madame Delmare en étreignant les genoux de Raymon contre sa poitrine ; tu ne peux donc pas ? Le bonheur fait mal ; il tue, je le sais bien ! Ah ! tu souffres, tu étouffes, je t’ai surpris trop brusquement ! Essaie donc de me regarder ; vois comme je suis pâle, comme j’ai vieilli, comme j’ai souffert ! Mais c’est pour toi, et tu ne m’en aimeras que mieux ! Dis-moi un mot, un seul, Raymon.

— Je voudrais pleurer, dit Raymon d’une voix étouffée.

— Et moi aussi, dit-elle en couvrant ses mains de baisers. Ah ! oui, cela ferait du bien. Pleure, pleure donc dans mon sein, j’essuierai tes larmes avec mes baisers ; je viens pour te donner du bonheur, pour être tout ce que tu voudras, ta compagne, ta servante ou ta maîtresse. Jadis j’ai été bien cruelle, bien folle, bien égoïste ; je t’ai fait bien souffrir, et je n’ai pas voulu comprendre que j’exigeais au delà de tes forces. Mais, depuis j’ai réfléchi, et, puisque tu ne crains pas de braver l’opinion avec moi, je n’ai plus le droit de te refuser aucun sacrifice. Dispose de moi, de mon sang, de ma vie ; je suis à toi corps et âme. J’ai fait trois mille lieues pour t’appartenir, pour te dire cela ; prends-moi, je suis ton bien, tu es mon maître. »

Je ne sais quelle infernale idée traversa brusquement le cerveau de Raymon. Il tira son visage de ses mains contractées, et regarda Indiana avec un sang-froid diabolique ; puis un sourire terrible erra sur ses lèvres et fit étinceler ses yeux, car Indiana était encore belle.

« D’abord il faut te cacher, lui dit-il en se levant.

— Pourquoi me cacher ici ? dit-elle ; n’es-tu pas le maître de m’accueillir et de me protéger, moi qui n’ai plus que toi sur la terre, et qui sans toi serais réduite à mendier sur la voie publique ? Va, le monde même ne peut plus te faire un crime de m’aimer ; c’est moi qui ai tout pris sur mon compte… c’est moi !… Mais où vas-tu ? » s’écria-t-elle en le voyant marcher vers la porte.

Elle s’attacha à lui avec la terreur d’un enfant qui ne veut pas être laissé seul un instant, et se traîna sur les genoux pour le suivre.

Il voulait aller fermer la porte à double tour ; mais il était trop tard. Elle s’ouvrit avant qu’il eût pu y porter la main, et Laure de Nangy entra, parut moins étonnée que choquée, ne laissa pas échapper une exclamation, se baissa un peu pour regarder en clignotant la femme qui était tombée à demi évanouie par terre ; puis, avec un sourire amer, froid et méprisant :

« Madame Delmare, dit-elle, vous vous plaisez, ce me semble, à mettre trois personnes dans une étrange situation ; mais je vous remercie de m’avoir donné le rôle le moins ridicule, et voici comme je m’en acquitte. Veuillez vous retirer. » L’indignation rendit la force à Indiana ; elle se leva haute et puissante.

« Quelle est donc cette femme ? dit-elle à Raymon et de quel droit me donne-t-elle des ordres chez vous ?

— Vous êtes ici chez moi, Madame, reprit Laure.

— Mais parlez donc, Monsieur ! s’écria Indiana en secouant avec rage le bras du malheureux ; dites-moi donc si c’est là votre maîtresse ou votre femme !

— C’est ma femme, répondit Raymon d’un air hébété.

— Je pardonne à votre incertitude, dit madame de Ramière avec un sourire cruel. Si vous fussiez restée où le devoir marquait votre place, vous auriez reçu un billet de faire part du mariage de monsieur. Allons, Raymon, ajouta-t-elle d’un ton d’aménité caustique, je prends pitié de votre embarras ; vous êtes un peu jeune ; vous sentirez, j’espère, qu’il faut plus de prudence dans la vie. Je vous laisse le soin de terminer cette scène absurde. J’en rirais si vous n’aviez pas l’air si malheureux. »

https://fr.wikisource.org/wiki/Indiana/IV

Notons qu’Indiana se trouve, seule, en France sans argent, ni soutien jusqu’à l’arrivée de son cousin Ralph qui lui annonce le décès de son mari et lui avoue ses sentiments. Ils décident de retourner ensemble sur l’île de la Réunion. Abandonnant toute idée de suicide, ils vivent en reclus dans une nature enchantée digne d’une œuvre de Bernardin de Saint-Pierre.

 

Succès de l’œuvre

Cette œuvre romanesque rencontre un succès considérable. Nul ne pense que c’est une femme qui a écrit ce roman, qui comporte « trop de virilité pour n’être pas d’un homme. » 

(HDMV) https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_ma_vie_(Sand,_édition_Gerhard)/Texte_entier3)

 

Par ailleurs, une mode est introduite à la sortie du roman : chaque amoureux croit utile de signer, désormais, ses billets doux en se référant auxdits héros. Devant un tel engouement, l’œuvre est aussitôt adaptée au théâtre. 

 

En à peine deux ans, George Sand est ainsi lancée dans la vie littéraire. Ce succès ouvre aussi la voie à une vie brillante qui la contraint à produire davantage d’ouvrages.

 

Repères à suivre : la rançon du succès : George Sand et l’argent

 

 

 

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