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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La création d’une association littéraire avec Jules Sandeau

Les débuts de George Sand sont intimement liés à Jules Sandeau, avec lequel elle va conduire une association littéraire qui va déboucher sur une première publication.

 

 

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Jules Sandeau, Henry Lehmann

Repères :  George Sand  : vie littéraire

 

Dans l’article précédent, nous avons vu les préjugés relatifs à l’exercice de la plume par une femme, découvrons aujourd’hui comment Aurore Dudevant les a combattus. En premier lieu, elle a eu l’intelligence de recourir à une association d’écriture qui lui a permis par la suite de se lancer, seule, en littérature…

 

Jules Sandeau

À son arrivée à Paris, Aurore Dudevant s’est installée avec Jules Sandeau, son cadet de 7 ans, rencontré lui aussi dans le Berry. Elle vit avec lui une passion charnelle et intellectuelle. Ils décident de former une véritable association littéraire, ce qui permet à la jeune femme de se lancer en littérature. 

 

"Rose et Blanche"

Ce roman, sous-titré la comédienne et la religieuse, met en présence deux jeunes filles qui narrent leur avenir incertain, l’une sur scène avant d’être « vendue » par sa mère et l’autre dans un triste couvent à défaut de famille et d’argent. Découvrons aujourd’hui la rencontre improbable dans une diligence des deux héroïnes : 

 « — Eh bien ! figurez-vous d’abord que de jouer la comédie c’est déjà bien désagréable ; il me faut apprendre par cœur je ne sais combien de pages qui sont bêtes à endormir ; et puis, si je me trompe devant le monde, les gens qui sont là et qui paient pour entendre se moquent de moi, et je les vois rire. Dans la coulisse, c’est bien pis : le directeur me gronde, ma mère me tape, et mes camarades sont bien contentes de me voir pleurer. Cependant, il faut reparaître sur le théâtre avec les larmes aux yeux, et faire semblant de rire, quand c’est dans mon rôle ; et il y a souvent dans la pièce de vilaines paroles que je n’ose presque pas comprendre, et il faut que j’aie l’air de les dire avec plaisir, et le parterre rit d’un rire grossier… Va, c’est bien cruel d’amuser ainsi les hommes ? Mais tout cela n’est rien auprès de ce qu’on me réserve. 

« — Quoi donc ?

« — On veut me vendre.

« — Vous vendre ! est-ce qu’on vend les chrétiens ?

« — On vend les chrétiennes.

« — Ah bast ! dit la novice en riant, vous avez lu cela dans les livres ; vous êtes folle : c’est dans la Turquie que les femmes sont esclaves, qu’on les vend pour travailler ; Mais en France…

« — Vous êtes dix fois plus bête que moi. Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une fille ?

« — C’est une personne qui n’est pas mariée.

« — Tiens ! quelle niaiserie ! Vous n’avez jamais vu des femmes qui étaient bien habillées le soir, et qui se promenaient dans les rues, en appelant tous les hommes qu’elles rencontraient ? vous n’avez donc jamais été à Paris ?

« — Jamais : j’ai toujours été à Bordeaux. Mais attendez, je me rappelle à présent que quand nous sortions dans les rues, je voyais en effet des dames bien belles qui se promenaient sans châle et avec de petits souliers minces par le plus grand froid ; et nos mères nous défendaient de les regarder, parce qu’elles disaient que c’étaient de grandes pécheresses.

« — Eh bien ! c’est cela qu’on appelle des filles. Elles commencent par être honnêtes comme vous et moi, et puis on les vend à des hommes qui les déshonorent et qui les laissent là : alors elles sont obligées pour vivre, de courir les rues et de se recommander à tous les passans. 

« — Et on leur donne l’aumône ? Elles feraient bien mieux de travailler pour vivre.

« — Vous ne savez donc pas ce qu’elles font ?

« — Non. Elles volent ?

« — Vous êtes pourtant plus vieille que moi. Quel âge avez-vous ?

« — Dix-neuf ans.

« — Et moi, dix-huit ! Pourtant je sais bien des choses que vous ne savez pas. Ah ! vous êtes plus heureuse que moi ! 

« — Mais dites donc, est-ce que votre mère veut vous vendre comme vous dites ?

« — Elle l’a voulu déjà bien des fois, et elle me le dit sans cesse ; mais je ne peux pas vous conter cela, vous êtes trop simple ; seulement je puis vous dire que je suis toujours honnête !

« — Est-ce que vous ne voulez pas toujours l’être ?

« — Oh ! je le voudrais ; car voyez-vous, je ne peux pas souffrir les hommes ! Ils ont tous l’air si insolent avec les pauvres filles ! si je n’avais pas peur de ma mère, je leur cracherais au nez ; mais je suis forcée d’entendre leurs bêtes de complimens ; et quand j’aurai rencontré un riche, fût-il vieux, mauvais, dégoûtant et sale, il faudra que je me laisse emmener pour faire toutes ses volontés ?

« — Toutes ses volontés ?

« — Oui, toutes. Il m’embrassera, il m’appellera sa femme, et je ne pourrai pas lui arracher les yeux.

« — Ah ! pauvre fille ! mais il faut vous enfuir… Cependant, si c’est la volonté de Dieu, que vous épousiez un vieillard… s’il a de la religion, il pourra vous rendre heureuse.

« — Allons ! elle ne me comprend pas. La volonté de Dieu ! elle est jolie, la volonté de Dieu ! S’il y en avait un, souffrirait-il qu’une pauvre malheureuse comme moi fût traînée dans le ruisseau ? Et vous, vous allez donc vous faire religieuse ?

« — Hélas ! pas encore : je ne pourrai faire de vœux qu’à vingt-un ans ; mais en attendant, je porte l’habit et je fais le service des malades.

« — Pouah !… cela doit être affreux. 

« — Oh ! oui, mais on s’y accoutume. C’est un devoir ; et puis on est sûre de faire son salut.

« — Est-elle niaise, avec son salut ! Comme cela, vous ferez des vœux à vingt-un ans ?

« — Si l’on veut m’admettre ; mais je crains bien qu’on ne veuille point de moi. On dit que je suis trop délicate. Je suis pourtant forte pour mon âge.

« — Certainement oui : vous l’êtes plus que moi. Pourquoi dit-on le contraire ?

« — C’est que je me trouve mal bien souvent, et depuis quelque temps surtout. J’ai fait une grande maladie, et je suis toujours restée un peu triste.

« — Oui, vous avez l’air de rire à regret.

« — Hoé ! les voyageurs, s’il vous plaît, en voiture !… » cria le conducteur. 

 

Jules Sand (alias George Sand et Jules Sandeau) Rose et Blanche

https://fr.wikisource.org/wiki/Rose_et_Blanche/1/1

 

Succès

Cette œuvre connait un certain succès qui conduit Aurore Dudevant et Jules Sandeau à poursuivre leur association avec la Prima Dona. En cette fin d’année 1831, elle écrit à son ami Jules Boucoiran, le précepteur de ses enfants et son ami pour faire le bilan de cette année décisive ; 

« (…)

Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon éditeur paye mal ; cependant il paye, mais si lentement, que le travail des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que j’en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour l’honneur. C’est un méchant salaire quand on est si pauvre d’esprit et de bourse. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je retournerai près de mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne.

Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu’on m’avait prédits dans cette carrière n’existent pas pour les gens qui vivent, comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle d’un profit modeste. J’ai déjà assez vu les grands hommes pour savoir qu’ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j’aime sincèrement.

Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien maintenant. J’ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m’a tourmentée pendant plus d’un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la destinée n’a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus affronter sans l’espérance que vous l’embellirez.

Adieu, cher enfant ; j’embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi d’eux beaucoup, je vous en supplie. »

 Lettre du 6 novembre 1831 à Jules Boucoiran

https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_1812-1876,_1/1831/LXXVI

 

L’année suivante, Aurore poursuit son ascension littéraire ainsi que nous le verrons en publiant sous un pseudonyme qui n’appartient, désormais, qu’à elle.

 

Repère à suivre : de Jules Sand à George Sand

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