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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Le choc de l’événement rapporté (Lambeau, Lançon)

Dans le lambeau, Philippe Lançon nous fait vivre minute par minute l'attentat de Charlie Hebdo dont il est l'un des survivants. Il adopte un point de vue interne et montre l'étendue du réflexe de survie qui l'a conduit à faire le mort. Il a éprouvé la sensation de vivre dans un cocon dont il a fallu s'extraire pour recevoir les premiers secours...

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 Repères : thème de l’autobiographie : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons présenté le plan de l’étude consacrée à Lambeau de Philippe Lançon. Nous allons aborder le sujet de la violence du choc rapporté par le témoin direct de l’évènement.

 

Focalisation interne du discours

C’est la vision d’un témoin direct de l’attentat qui nous est livrée au chapitre 4 du ce récit. La conférence de rédaction est achevée depuis peu. Il est près de 11h30. Le narrateur montre à Cabu un livre de jazz sur la table. Tournant les pages, il entend un bruit sec qui est le prélude à un espace-temps où la réalité disparaît et où les impressions s’envolent. Tout semble ralentir…

 

La focalisation interne du discours nous entraîne dans un fourmillement lent de pensées qui s’enchaînent. La violence isole le sujet du reste du monde. On avance progressivement avec le narrateur dans la découverte de l’horreur. Il entre dans le champ de l’expérience singulière et les sens sont alors convoqués, notamment l’ouïe en premier lieu.  « J’ai entendu d’autres petits bruits secs, de pétards sourds et sans écho, et j’ai cru un instant… mais qu’est-ce que j’ai cru, exactement ? » (page 74) 

 

À partir des sens le narrateur aboutit à une analyse fragmentaire qui provoque des pensées pleines de confusion. Ainsi le narrateur croit encore à une « farce »(page 75) ; il lui est impossible de nommer la mort, quelqu’un « répandait cette chose » (page 76). Le sens du mot « chose »glissera pour figurer l’arme elle-même (page 78). Il ne voit rien si ce n’est le regard de Charb et de Sigolène qui -eux- comprennent. 

 

Dans cet espace-temps qui dans le récit s’étire alors qu’il ne s’agit que de quelques minutes tout au plus, le narrateur voit le garde du corps de Charb sortir son arme. C’est à cet homme-là, Franck, qu’il adresse une prière. Mentalement, il l’interpelle; il l’enjoint de tirer plus vite. Dans le même temps, par réflexe le narrateur se couche par terre ; curieusement, il le fait de manière fractionnée : « Je me suis agenouillé puis allongé doucement, presque avec soin, comme une répétition, en pensant que je ne devais pas en plus du reste-mais quel reste ?-me faire mal en tombant. » (page 77)

 

C’est dans ce mouvement précis que le narrateur a été blessé par trois rafales de fusil. Pourtant, il ne sent rien ; il se croit même rescapé.

 

Réflexe de survie

Allongé, le narrateur assiste au déchaînement de violence comme un rite, décharge de mitraillette et de cris incantatoires « Allah Akbar ! » Sa vue lui signale le corps de Bernard Maris et la présence des terroristes qu’il nomme « les jambes noires »(page 79). Il adopte alors une attitude de survie qui lui rappelle les jeux d’enfance ; il fait « l’Indien mort ».(page 79) L’atmosphère est saturée de violence. Le narrateur fait un parallèle avec une corrida. Il est la bête blessée, prête à être achevée. Tenir en fermant ses yeux, tel est son mot d’ordre. Il sent le toréro près de lui, menaçant : 

« Je l’entendais respirer, flotter, hésiter peut-être, je me sentais vivant et presque déjà mort, l’un et l’autre, l’un dans l’autre, pris dans son regard et son souffle… »(page 79) La ruse a fonctionné, le terroriste continue son examen cruel avant de sortir pour laisser place à un silence.

 

Anesthésie du corps

Le narrateur qui ne ressent rien de ses blessures analyse la situation de manière poétique. C’est à la danse que ses pensées se réfèrent : les membres des uns touchent ceux des autres. Le narrateur lui-même participe à cette ronde macabre, mais pour l’heure il y voit surtout une tendresse pour ses « compagnons », réunis dans la mort, plus qu’ils ne l’ont jamais été dans la vie. Mais à ce stade, il est encore sur ses gardes. 

 

C’est le moment où il se livre à une nouvelle analyse de la situation qui fait surgir d’autres interrogations. La première question qui se pose est celle de savoir s’il est effectivement bien vivant. Il essaie aussi de nommer les choses, tentative de compréhension de l’événement. Que s’est-il passé vraiment ? Le spectacle devant lui le renseigne alors. Il tourne son regard et s’étonne du sang autour de lui, de la mort de Bernard Maris, de ses propres blessures qu’il voit, mais qu’il ne sent pas. Son corps a anesthésié la douleur. Il examine la situation tout en ayant l’impression de flotter. Il est dans un état de semi-conscience ; il se croit à « demi-mort » (page 83). Dans cet état, un seul sentiment se fait jour : la tristesse. 

 

Puis, dans un nouveau réflexe, il se dit aussi qu’il doit reprendre le cours de sa vie, retrouver son sac et sa bicyclette. Bref, partir de cet enfer. C’est alors qu’il voit Sigolène tenter de s’approcher de lui, entreprise rendue ardue par l’amoncellement de cadavres. Il voit aussi Coco. Un détail le frappe encore, ces deux femmes pleurent en le regardant. Il s’en étonne avant de s’énerver qu’elles ne le comprennent pas mieux. Quelque chose clocherait-il ? C’est l’heure du bilan médical. On compte les morts et les vivants. Au soulagement du narrateur, Fabrice est aussi vivant. Il réalise qu’à la différence de ce dernier, il ne souffre curieusement pas. Aucune sensation ne s’échappe de son corps. Nouveaux questionnements …Bientôt, les secours arrivent. Un soulagement ? Non un arrachement…

 

S’arracher au cocon

Le narrateur vit au milieu des morts dans une paix profonde et enveloppante. Il puise même auprès d’eux « les premières formes de la survie » (page 80). C’est un instant marquant à jamais. Or, ce silence est troublé par l’intervention des secours qui l’emportent sur une chaise. Il se récite alors le meilleur poème de Baudelaire pour la circonstance, élévation. Pour lui, ce sera une dernière vision panoramique du spectacle de ceux dont il sent si lié, si proche.

 

Cependant, il doit les quitter ; il sort de l’espace-temps dans lequel les événements l’ont plongé :

« Je sortais du cocon où tout était sourd et immobile, où je vivais avec les morts comme j’allais vivre avec les soignants, déposé dans une antichambre aux vibrations profondes et capitonnées, pour entrer à ciel ouvert dans un monde agité indifférent et incompréhensible, un monde où les gens allaient, venaient et agissaient comme si rien n’avait eu lieu, comme si leurs actes avaient la moindre importance, comme s’ils se croyaient vivants. » (page 109)

 

S’ouvre alors la période de reconstruction d’un homme blessé dans son corps et dans son esprit, un homme rongé par des souffrances physiques et morales…

 

Repère à suivre : les souffrances de la victime 

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