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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Justification d’un père attaqué en place publique (Rousseau)

Les Confessions de Rousseau s'inscrivent dans le genre initié par St Augustin. Néanmoins, le projet littéraire du philosophe s'adresse à ses contemporains et non à Dieu. Par cet ouvrage, il cherche à se réhabiliter. Il livre une  justification de lui-même devant les hommes.

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Repères : thème de l’autobiographie : présentation

 

Les Confessions de Rousseau

Dans l’article précédent, nous avons découvert la nature du secret de Pétrarque, découvrons aujourd’hui une autre réalisation autobiographique. Il ne vous échappera pas que Les Confessions de Rousseau renvoient à celles de Saint-Augustin. Le philosophe du XVIIIesiècle a en effet beaucoup lu le Père de l’Église notamment lorsqu’il a été contraint d’embrasser la religion catholique à treize ans. Le choix de nommer son œuvre de cette manière ne doit donc rien au hasard et nous place d’emblée dans la sphère de l’intertextualité, définie dans un article précédent auquel vous êtes invités à vous reporter.

 

Intertextualité

Quel rapport peut-on établir entre ces deux œuvres ? On peut noter de nombreuses similitudes dans le souci d’introspection, dans le dévoilement du sujet, dans la recherche de sincérité et enfin dans le procédé d’interpellation. Par ailleurs, des détails précis tenant notamment à leur « conversion » -ayant eu lieu dans deux sens parfaitement opposés- est d’une troublante similarité.* On parle donc de jeu de miroir entre les deux œuvres.*

 

Cependant, la différence marquante concerne le fait que l’ouvrage témoigne d’un rapport de l’auteur à Dieu dans le premier et d’un rapport de Rousseau avec les hommes dans le second. Il s’agit d’un changement de perspective manifeste qui nous conduit à nous arrêter sur la genèse de ces Confessions.

 

Genèse 

Il existe des circonstances précises qui ont conduit Rousseau à rédiger ses confessions. À partir de 1762, il voit ses œuvres, L'Emile et la Profession de foi du Vicaire Savoyard, interdites et brûlées en place publique. Un ordre d’arrestation lui est délivré, ce qui le contraint à l’exil en Suisse. Deux ans plus tard, le même homme, sujet à des crises de paranoïa, est attaqué par un pamphlet anonyme écrit, en réalité, par Voltaire.

 

Désireux de se venger d’une critique du Genevois, l’irrévérencieux Arrouet recourt en 1764 à un libelle anonyme de huit pages d’une rare violence. Je vous invite à consulter l’exemplaire en ligne, car il est annoté en marge par Rousseau lui-même. En vérité, c'est assez bouleversant !

http://museejjrousseau.montmorency.fr/fr/collections/oeuvres-phares/annotations-sur-le-sentiment-des-citoyens

 

Voici un extrait du texte :

« Nous avouons avec douleur et en rougissant que cet homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches, et qui déguisé en saltimbanque traîne avec lui de village en village, et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital (…) C’est donc là celui qui ose donner des conseils à nos concitoyens (…) C’est donc là celui qui parle des devoirs de la société !... »

C’est dans ces conditions qu’il entreprend ses Confessions en 1765 qui sont incomplètes, car il lui reste encore 13 ans à vivre. Là encore, il verra son œuvre interdite de lecture, ce qui le laissera isolé, dans un état d’accablement manifeste.  

Notons que les Confessions seront enfin publiées à titre posthume.

 Confession d’un père

Attaqué dans sa dignité de père, Rousseau a apporté des éléments de réponses :

« Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si je disais mes raisons, j’en dirais trop.Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé ; mais, loin que ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à madame d’Épinay ou à madame de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens ? Je l’ignore ; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus. »

Rousseau, les Confessionslivre VIII, 

https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Confessions_(Rousseau)/Livre_VIII

 

Validation des critères

Reprenant La Méthode Des GROSSES CLEFS © pour ouvrir un texte (cf. code couleur), nous nous arrêterons sur les principaux éléments du style de l’auteur nous permettant de valider les critères propres au genre autobiographique.

 

Il s’agit bien d’une large rétrospection avec le mélange des temps présent/passé et l’emploi du conditionnel.

 

On note d’abord la triple identité entre l’auteur, le personnage et le narrateur, usant du « je » même s’il peut s’auto-interpeler à la 3epersonne du singulier.

 

Enfin, l’intérêt du texte réside aussi dans la recherche alambiquée d’une justification d’un geste d’abandon. Il procède par démonstration avec des connecteurs logiques et de temps, par hypothèses, en formulant une interrogation ; pour ce faire, il recourt au rythme binaire par lequel il oppose la raison et le sentiment. Il cherche tous les motifs pour exclure l’idée qu’il a été un mauvais père.

 

On sort ainsi du registre didactique ou pathétique pour tomber dans une entreprise de réhabilitation de lui-même dans le procès où il a été à la fois donné en pâture, jugé et condamné sans appel.

 

Dans l’article suivant, nous verrons une autre forme de récit autobiographique.

Sources : 

*Rousseau, la transparence et l'obstacle, Starobinski, Tell Gallimard 

*Les Confessions de saint Augustin et celles de Rousseau, J. Berchtold 

 http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?les-confessions-de-saint-augustin.html


Repère à suivre : Chateaubriand, moi et le monde.

 

 

 

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