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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Les souffrances physiques et morales de la victime  (Lambeau, Lançon)

Dans le lambeau, Philippe Lançon nous narre les souffrances physiques et morales consécutives à l'attentat de Charlie Hebdo.  Il n'est plus le même homme et la culpabilité d'être survivant le taraude...

 

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Repères : thème de l’autobiographie : étude

 

Dans l’article précédent, nous avons décrit la violence de l’attaque, découvrons aussi ce qui touche aussi les deux types de souffrances subies par la victime.

 

Cette ère de reconstruction est le siège de nombreuses douleurs physiques et morales. 

 

Souffrances physiques

S’agissant des premières, le narrateur ressent avec un effet de retard la douleur qui ne le quittera plus désormais. Il parle même de « combat »(page 131) qu’il mène contre un corps mutilé au visage et blessé aux mains. « Je ne souffrais pas, j’étais la souffrance.» (page 129)

 

Pour le visage dont le bas est en charpie, une opération est immédiatement entreprise, première d’une longue liste. Il évoque avec humour le bloc, ce « monde d’en bas »(chapitre 9) avec ses protocoles, ses us et ses coutumes qu’il nomme sa maison de campagne. Il se dit aussi « tant qu’il y a du bloc, il y a de l’espoir » (page 192). 

 

Question routine, il descend en compagnie d’auteurs, notamment les lettres à Milénade Kafka, ou la recherche de Proust. Il partage des morceaux de musique avec ses chirurgiens. Une connivence se fait avec le personnel. Il y crée des habitudes et des liens. Chaque fois, une anesthésie lourde et un réveil brumeux, voire difficile, prélude à des souffrances aigües. 

 

Notons que le narrateur subira une greffe spectaculaire du péroné placé sur le visage afin de recréer un menton. Il choisira même le titre de son récit de cette incroyable aventure chirurgicale. Opération de la dernière chance du point de vue du chirurgien, qu’il appelle « la fée imparfaite » (chapitre 11). D’autres greffes ratées devront être reprises. Dans ces conditions, il a recours à des antalgiques opiacés. 

 

D’autres souffrances annexes sont liées aux opérations : drains et perfusions, trach’, sondes, etc… Le narrateur ne peut plus parler, il a recours à une ardoise et un feutre pour communiquer. Il se réfugie dans un silence imposé aussi par la nécessaire cicatrisation des plaies. Il éprouve aussi des douleurs morales.

 

Souffrances morales

Âgé de 51 ans, le narrateur souffre de se sentir diminué physiquement. Au début, il doit être aidé pour les actes élémentaires de la vie quotidienne. Au moment où il peut enfin reprendre une alimentation par voie orale, il est incapable d’avaler proprement son yaourt, ce qui le met dans une colère rare : « manger de nouveau, quoiqu’à peine, me faisait prendre conscience de ma régression et de mes limites. » (page 402) Il souffre d’insomnie, d’angoisses, de phobies. Il fait des cauchemars. Il est moralement blessé. On n’éludera pas les répercussions de l’attentat sur la vie amoureuse et sexuelle du narrateur. L’homme n’est définitivement plus le même…Par ailleurs, une culpabilité se fait jour.

 

Dans les premiers temps, il éprouve le sentiment d’avoir mérité cette souffrance, paradoxe pour celui qui n’est qu’une victime. Il parle expressément de « châtiment » : « quelque chose te punit de tes bavardages, de tes articles, de tes tirades, de tes jugements, de tes numéros auprès des femmes, de tout le bruit que tu as alimenté. » (page 163) Il évolue ainsi dans la culpabilité du survivant. 

 

Il se reproche en outre la peine qu’il cause à ses proches en général et à ses parents en particulier. Il n’imaginait pas causer autant de soucis à ceux qui l’aiment. Il se sent gêné, impuissant. Il ressent aussi une responsabilité de sa guérison de ses cicatrices. C’est un poids énorme pour un homme qui cherche à se reconstruire à l’intérieur et qui doit composer avec l’extérieur. C’est donc une double peine pour la victime, car en plus de souffrir dans sa chair et dans son esprit, elle est aussi tenue de répondre aux attentes de ceux qui comptent sur sa guérison sans qu’ils mesurent toute la difficulté et les nombreux aléas du processus :

 « Seul, donc coupable puisqu’il arrive toujours un moment où le solitaire se sent coupable de l’être, solitaire, face au groupe, aux conseils, aux injonctions quelquefois contradictoires, à l’institution qui mouline et dégurgite, au poids qu’il représente pour sa famille, ses amis, solitaire face au monde qui ne l’attend pas, face à tout. »(page 463)

 

La solitude du narrateur est grande ; il a le temps de penser à lui, à dresser le portrait de l’homme d’hier et de le comparer à celui d’aujourd’hui…

 

 

Repère à suivre : le dédoublement du je et les oppositions nombreuses

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