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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

L’ambiguïté de la culture d’un jardin (Voltaire)

 Le thème du jardin peut aussi jouer un rôle philosophique. Dans Candide, Voltaire nous livre une ambiguïté célèbre que l'on peut chercher à comprendre.

 

Repères : thème du jardin : présentation

Une citation, des morales

Dans l’article précédent, il a été question d’une lettre pleine d’esprit de Boileau à son jardinier, demeurons, si vous le voulez bien dans notre jardin avec cette fois un auteur du siècle suivant.

 

Voltaire achève son conte philosophique célèbre, Candide, par une ambigüité fameuse. On peut en effet comprendre cet excipit de différentes manières, ce qui en modifie la portée morale.

 

Lisons aujourd’hui ce passage fameux avant d’essayer d’en comprendre le sens.

 

Le texte

 « Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler. « Je n’en sais rien, répondit le bonhomme ; et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez ; je présume qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent ; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople ; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison ; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.

« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? — Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin. »

Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes ; car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalie, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez… — Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss ; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât : ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très-bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles : car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de MlleCunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.»

Voltaire, Candide

https://fr.wikisource.org/wiki/Candide,_ou_l’Optimisme/Garnier_1877/Chapitre_30

 

Le remède pratique

Dans cette perspective, le jardin est un lieu symbolique symbolisant à la manière de Montaigne la vie humaine. Il n’a rien d’un jardin d’Eden.

On peut ainsi considérer que la conclusion de ce conte nous offre un moyen de lutter contre le problème du malheur dans le monde. Un retour aux sources en quelque sorte nous permettrait d’échapper à la folie des hommes, lesquels sont abandonnés par toute forme de Providence•. Par conséquent, il nous appartiendrait de prendre en main nos propres affaires comme le jardinier cultivant son potager d’autant que le travail éloigne « l’ennui, le vice, et le besoin. »L’argument s’appuie aussi sur la nature de l’homme doué de volonté et de raison et par conséquent capable de s’occuper des affaires humaines. On peut y voir une invitation à s’intéresser à la chose publique, à l’engagement avec tout l’anachronisme que ce terme revêt néanmoins. On est dans une conception volontariste avec l’idée que la civilisation et le progrès qui sont en marche apporteront le bonheur aux hommes. Cependant une autre conception peut être comprise.

L’esprit de l’homme à cultiver

On peut aussi avoir une autre interprétation consistant à considérer le jardin comme notre esprit. On revient ainsi sur une métaphore humaniste avec la connaissance de soi. Il s’agit d’une culture de l’esprit, d’une nourriture qui nous enrichit, ce qui constitue un autre remède au chaos du monde. C’est une invitation à un retour sur soi, à un travail visant à se perfectionner dans son être, ce qui peut être considéré comme le seul moyen de rendre la vie tenable. On est donc sur une position de repli pour un travail de l’homme sur son propre savoir.

Évidemment, on ne peut que percevoir l’ironie de l’auteur qui nous laisse balancer entre ces deux interprétations opposées.

 

* aide de Dieu

 

repère à suivre : la notion de propriété (Rousseau)

 

 

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