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Gazette littéraire

La mère, l'irremplaçable (Cohen)

Repères: thème de la mère: l'étude 


     2.  La mère, l'irremplaçable

Albert Cohen livre un ouvrage  bouleversant. Au décès de sa mère, inconsolable, il lui dédie ce livre d'une rare justesse de ton. Les parents de l'auteur ont émigré à Marseille après avoir quitté Corfou. Après quelques difficultés économiques, le père, ancien notaire, ouvrira un commerce modeste. La mère d'Albert se dévoue alors sans compter à son mari et son fils, restant le plus souvent seule dans la journée, totalement isolée du monde :

«Ayant fini d'orner pour le sabbat son humble appartement qui était son juif royaume et sa pauvre patrie, elle était assise, ma mère, toute seule, devant une table cérémonieuse du sabbat et, cérémonieuse, elle attendait son fils et son mari.» (chapitre 2)

Femme peu cultivée, sa seule ambition vise à contenter son mari et son fils, à leur ouvrir la porte avant qu'ils ne sonnent. Elle est celle qui attend les amours de sa vie, elle est une «guetteuse d'amour» toujours en éveil qui accepte de tout donner sans compter. Pourtant on est loin du cliché de la femme mièvre. La mère d'Albert Cohen affiche au contraire une personnalité atypique. Unique comme ce passage symptomatique de son désordre inénarrable à l'image de sa volubilité  :

«Peu à peu, elle revint à l'ancienne méthode de classement : les feuilles d'impôt retournèrent dans la cheminée, les quittances de loyer sous le bicarbonate de soude, les factures d'électricité à côté de l'eau de Cologne, les comptes de banque dans une enveloppe marquée «assurance contre l'incendie » et les ordonnances du médecin dans le pavillon du vieux gramophone.» (chapitre 9)


Son humour savoureux se retrouve dans les passages liés à la religion. Pour défendre à son fils désireux d'aller faire du ski qu'elle trouve trop dangereux, elle lui oppose le fait que même Moïse n'était allé au mont Sinaï -petite montagne- une seule fois et nullement pour son plaisir : uniquement pour voir Dieu ! (chapitre 3)

Madame Cohen voit dans son fils un sujet d'adoration éternel comme le montre cette jolie formule : «Ma mère n'avait pas de moi, mais un fils. Peu lui importait de ne pas dormir ou d'être lasse si j'avais besoin d'elle » (chapitre 12). Elle ne vit que pour lui quitte à être envahissante.  Lorsqu'Albert Cohen s'éloignera du domicile familial pour Genève, la mère dressera régulièrement le couvert du fils absent. Cette femme voue une admiration sans bornes à celui qui est devenu un diplomate international et un écrivain célèbre :

« Dis-moi, mes yeux, ces fables que tu écris (ainsi appelait-elle un roman que je venais de publier) comment les trouves-tu dans ta tête, ces fables ? Dans le journal, ils racontent un accident, ce n'est pas difficile, c'est un fait qui est arrivé, il faut seulement mettre les mots qu'il faut. Mais toi, ce sont des inventions, des centaines de pages sorties du cerveau. Quelle merveille du monde !» (chapitre 9)

Albert qui certes aime sa mère en a un peu honte à l'occasion. A Genève, il n'ose guère la présenter à ses amis. Il l'a même oubliée sur un banc public pendant plusieurs heures. Il s'est aussi offert l'occasion de lui chercher une mauvaise querelle. Dans tous les cas, la mère adopte un comportement sublime :
«Elle ne s'indignait pas d'être mise de côté. Elle ne trouvait pas injuste son destin d'isolée, son pauvre destin de rester cachée et de ne pas connaître mes relations, mes idiotes relations mondaines, cette sale bande de bien élevés. » (chapitre 10) 

Albert Cohen exprime tout au long de ce livre un vibrant plaidoyer pour sa mère décédée qu'il n'a pas assez aimée. Des regrets sonnant comme des sanglots sont disséminés au détour d'anecdotes savoureuses. Il se réfugie ainsi dans les délices du passé pour se souvenir de celle qui, de manière désintéressée, lui a tout donné. Les souvenirs de l'auteur lui permettent aussi d'exprimer des reproches contre lui-même : «Ma souffrance est ma vengeance contre moi-même.» (chapitre 13)

Malheureux, il fait revivre sa mère dans ses rêves, dans son quotidien. Mais le constat est implacable : sa mère est bien morte et il n'a pas d'espoir... Ce livre destiné à lui rendre hommage lui permet aussi de rester le temps requis en sa douce compagnie. Il lance alors à ses condisciples le célèbre message suivant :

 
«Fils de mères encore vivantes, n'oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n'aurai pas écrit en vain, si l'un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère» (chapitre 28)


Le dernier chapitre ramène le lecteur de nombreuses années plus tard. Les sentiments du fils devenu âgé sont empreints d'un jugement sans concession sur la nature humaine...  Le livre de ma mère mérite une place de choix dans la liste des ouvrages à lire ou relire.
 

Repères à suivre: la synthèse 

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