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Gazette littéraire

Grandes Familles: Entre déclin et ascension (G. Duhamel)

Repères : thème de la famille: l'étude

Article précédent : Le déclin des Buddenbrook 


2. L'ASCENSION DES PASQUIER

 Appartenant à la classe moyenne, les Pasquier forment une famille unie quoique originale. Cinq enfants sont élevés par une mère, femme de devoir et par un père à la personnalité fantasque. Ce dernier, doté d'un tempérament indépendant, recherche âprement l'ascension sociale.


«Mon père était semblable à ces enragés solitaires, non par calcul égoïste, mais par logique et raison, parce que tout ce qu'il voulait dépendait d'abord de lui-même et que, s'il fallait s'instruire, s'élever, comme il le disait, le mieux était encore de commencer tout de suite et par soi.» (chapitre 13, Notaire du Havre)


Cependant Raymond Pasquier est un homme versatile, toujours en quête de nouveaux projets malheureusement calamiteux. Ainsi, après avoir repris des études de médecine longues et coûteuses, il exercera cette profession, sans passion. Il formera alors un nouveau plan de devenir inventeur de brevets industriels, puis grand écrivain. Enfin, il reviendra ensuite à une forme de médecine proche en réalité du charlatanisme. Le patriarche fait systématiquement passer ses folles ambitions avant les intérêts de sa propre famille réduite à la pauvreté :


«J'avais un peu plus de dix ans. J'étais maigre et même chétif. Je ne mangeais presque rien, peut-être par dégoût de tout au monde, peut-être parce que, déjà, les enfants ont de ces calculs, je ne pouvais m'empêcher de réfléchir, en l'avalant, au prix de chaque bouchée.» (chapitre 18, Le notaire du Havre)

Madame Pasquier n'hésite pourtant pas à exercer la nuit des petits travaux de couture et à mettre en dépôt les rares bijoux ou meubles.
Le père, pétri de la culture romantique et scientiste du XIX ème siècle apparaît comme un personnage truculent :


«Il considérait avec un dégoût non dissimulé certaines disgrâces physiques et ne dédaignait pas de donner des conseils. Comme il était fort bien chevelu, par exemple, il morigénait les chauves, surtout quand ils avaient l'impudeur- le mot est de mon père- de ne pas mettre leur chapeau. «Allons, couvrez-vous, Monsieur ! Est-ce que je montre mes genoux ? Rencontrions-nous un quidam d'une laideur excessive, papa levait les yeux au ciel et criait : «Il faut être beau ! Je ne comprends pas... Pourquoi me tires-tu la manche, Lucie ? Je te répète qu'il n'est pas permis d'être laid comme certaines personnes que je préfère ne pas désigner plus clairement.» (chapitre 9, Notaire du Havre)


La question de l'appartenance familiale pourrait apparemment ne pas se poser compte tenu de l'individualisme forcené du père, chacun suivant l'exemple paternel pouvant se conduire à sa guise. Pourtant, les Pasquier forment malgré eux un clan uni dans les bons et les mauvais moments de la vie car le «démon» de l'argent se révèle être une préoccupation permanente vécue intensément par toute la famille.

Un héritage inespéré sera la chance de leur vie, joie vite tempérée par le fait que seuls les enfants du couple sont les bénéficiaires des titres (en indivision avec leur mère). Cela créera une situation inédite dans la vie de la famille, les enfants devenant créanciers de leurs propres parents dans un imbroglio incroyable. Les sommes reçues en héritage seront ainsi immédiatement reversées dans la cassette familiale afin de régler les factures, nourrir la progéniture, permettre au père de terminer ses études...


«Dès l'année 95, on parlait déjà d'un emprunt sur le titre de Ferdinand. Cet emprunt, papa l'envisageait comme indispensable à l'établissement qu'il devait faire, après l'obtention de son diplôme. Le thème de l'emprunt et le thème du diplôme alternaient dans les hymnes que nous chantions à l'avenir. » (chapitre 7, Le jardin des Bêtes sauvages)


L'ascension sociale des Pasquier s'explique donc par la contribution inédite des enfants à l'entretien de toute la famille. Ces entrées d'argent permettront aussi la poursuite des études des cadets et faciliteront leur réussite éblouissante. Évidemment ces questions financières loin de pacifier les relations familiales conduiront au contraire à de véritables marchandages entre enfants. Des scènes drôles découleront de ces discussions familiales.


«J'estime que que n'ayant pas fait d'études, comme celles qu'ont faites, que font encore Laurent et Cécile, ayant dans une certaine mesure, été sacrifié, je dois profiter de l'occasion véritablement exceptionnelle qui nous est offerte aujourd'hui pour demander, en toute justice, une indemnité correspondante.» ( Chapitre 1er, Vue de la Terre Promise)


Si les enfants Pasquier vont réaliser l'ambition sociale rêvée par le père dans le domaine artistique, économique et dans la recherche, ils seront néanmoins marqués par l'histoire familiale. Ainsi Laurent n'a jamais réellement pardonné à son père de l'avoir profondément déçu, jugement implacable d'un fils sur son père :

 «Je me sens tout près , ô père, à célébrer ta louange. Vas-tu donc me tromper encore une fois, père insaisissable ? Vas-tu donc me faire oublier que je n'ai pas pu te chérir ?» (chapitre 13, Le notaire du Havre).

Une vraie revanche sociale sera prise par Joseph, l'aîné, qui compensera les années de disette par une soif de possession insatiable. Il en deviendra même ridicule :

«Joseph réservait la qualification de nouveaux riches à ceux dont le succès était postérieur à la guerre. Ceux qui, comme lui, avaient eu de l'argent dès les premières années du siècle, il les considérait comme des riches de vieilles souches, comme des nobles dont la noblesse remontait presque aux croisades, comme des gens, par conséquent, très honorables et très sûrs.» (chapitre 6, la passion de Joseph Pasquier)

Le clan des Pasquier forme une œuvre originale et spirituelle qui gagne à être lue et relue.

Repères à suivre : La synthèse 

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