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Publié par Litteratus

La bonté d’âme de Bacchide de Samos

Repères : carnet de voyage : tour de Grèce

Dans l’article précédent, nous avons précisé que Ctésias, éphèbe, est tenu de rapporter à sa maîtresse athénienne, Plangon, une chaîne d’or qui se trouve sur l’île de Samos. Il doit convaincre Bacchide, son ancienne maîtresse, de lui donner ce fameux collier qui représente tant à ses yeux. Les deux anciens amants se rencontrent : l’explication peut avoir lieu. Cette dernière lui donnera-t-elle la chaîne d'or ou devra-t-il la tuer pour l'obtenir ?

***

 "Bacchide de Samos est une beauté d’un genre tout différent de celui de Plangon ; elle est grande, svelte, bien faite ; elle a les yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard humide et lustré, le son de voix charmant, les bras ronds et forts, terminés par des mains d’une délicatesse parfaite. Sa peau est d’un brun plein defeu et de vigueur, dorée de reflets blonds comme le cou de Cérès après la moisson ; sa gorge, fière et pure, soulève deux beaux plis à sa tunique de byssus.

Plangon et Bacchide sont sans contredit les deux plus ravissantes hétaïres* de toute la Grèce, et il faut convenir que Ctésias, lui qui a été amant de Bacchide et de Plangon, fut un mortel bien favorisé des dieux.

Ériphile revint avec Ctésias.

L’enfant s’avança jusqu’au petit lit de repos où Bacchide était assise, les pieds sur un escabeau d’ivoire. À la vue de ses anciennes amours, Ctésias sentit en lui-même un mouvement étrange ; un flot d’émotions violentes tourbillonna dans son coeur, et, faible comme il était, épuisé par les pleurs, les insomnies, le regret du passé et l’inquiétude de l’avenir, il ne put résister à cette épreuve, et tomba affaissé sur ses genoux, la tête renversée en arrière, les cheveux pendants, les yeux fermés, les bras dénoués comme si son esprit eût été visiter la demeure des mânes.

Bacchide effrayée souleva l’enfant dans ses bras avec l’aide de sa nourrice, et le posa sur son lit.Quand Ctésias rouvrit les yeux, il sentit à son front la chaleur humide des lèvres de Bacchide, qui se penchait sur lui avec l’expression d’une tendresse inquiète.

« Comment te trouves-tu, ma chère âme ? dit Bacchide, qui avait attribué l’évanouissement de Ctésias à la seule émotion de la revoir.

– Ô Bacchide ! il faut que je meure, dit l’enfant d’une voix faible, en enlaçant le col de l’hétaïre avec ses bras amaigris.

– Mourir ! enfant, et pourquoi donc ? N’es-tu pas beau, n’es-tu pas jeune, n’es-tu pas aimé ? Quelle femme, hélas ! ne t’aimerait pas ? À quel propos parler de mourir ? C’est un mot qui ne va pas dans une aussi belle bouche. Quelle espérance t’a menti ? quel malheur t’est-il donc arrivé ? Ta mère est-elle morte ? Cérès a-t-elle détourné ses yeux d’or de tes moissons ? Bacchus a-t-il foulé d’un pied dédaigneux les grappes non encore mûres de tes coteaux ? Cela est impossible ; la Fortune, qui est une femme, ne peut avoir de rigueurs pour toi.

– Bacchide, toi seule peux me sauver, toi, la meilleure et la plus généreuse des femmes ; mais non, je n’oserai jamais te le dire ; c’est quelque chose de si insensé, que tu me prendrais pour un fou échappé d’Anticyre.

– Parle, enfant ; toi que j’ai tant aimé, que j’aime tant encore, bien que tu m’aies trahie pour une autre (que Vénus vengeresse l’accable de son courroux !), que pourrais-tu donc me demander qui ne te soit accordé sur-le-champ, quand ce serait ma vie ?

– Bacchide, il me faut ta chaîne d’or, dit Ctésias d’une voix à peine intelligible.

– Tu veux ma chaîne, enfant, et pour quoi faire ? Est-ce pour cela que tu veux mourir ? et que signifie ce sacrifice ? répondit Bacchide surprise.

– Écoute, ô ma belle Bacchide ! et sois bonne pour moi comme tu l’as toujours été. J’aime Plangon la Milésienne, je l’aime jusqu’à la frénésie, Bacchide. Un de ses regards vaut plus à mes yeux que l’or des rois, plus que le trône des dieux, plus que la vie ; sans elle je meurs ; il me la faut, elle est nécessaire à mon existence comme le sang de mes veines, comme la moelle de mes os ; je ne puis respirer d’autre air que celui qui a passé sur ses lèvres. Pour moi tout est obscur où elle n’est pas ; je n’ai d’autre soleil que ses yeux. Quelque magicienne de Thessalie m’a sans doute ensorcelé. Hélas ! que dis-je ? le seul charme magique, c’est sa beauté, qui n’a d’égale au monde que la tienne. Je la possédais, je la voyais tous les jours, je m’enivrais de sa présence adorée comme d’un nectar céleste ; elle m’aimait comme tu m’as aimé, Bacchide ; mais ce bonheur était trop grand pour durer. Les dieux furent jaloux de moi. Plangon m’a chassé de chez elle ; j’y suis revenu à plat ventre comme un chien, et elle m’a encore chassé. Plangon, la flamme de ma vie, mon âme, mon bien, Plangon me hait, Plangon m’exècre ; elle ferait passer les chevaux de son char sur mon corps couché en travers de sa porte. Ah ! je suis bien malheureux. »

Ctésias, suffoqué par des sanglots, s’appuya contre l’épaule de Bacchide, et se mit à pleurer amèrement.

« Ah ! ce n’est pas moi qui aurais jamais eu le courage de te faire tant de chagrin, dit Bacchide en mêlant ses larmes à celles de son ancien amant ; mais que puis-je pour toi, mon pauvre désolé, et qu’ai-je de commun avec cette affreuse Plangon ?

– Je ne sais, reprit l’enfant, qui lui a appris notre liaison ; mais elle l’a sue. Ce doit être cette venimeuse Archenassa, qui cache sous ses paroles mielleuses un fiel plus âcre que celui des vipères et des aspics. Cette nouvelle a jeté Plangon dans un tel accès de rage, qu’elle n’a plus voulu seulement m’adresser la parole ; elle est horriblement jalouse de toi, Bacchide, et t’en veut pour m’avoir aimé avant elle ; elle se croyait la première dans mon coeur, et son orgueil blessé a tué son amour. Tout ce que j’ai pu faire pour l’attendrir a été inutile. Elle ne m’a jamais répondu que ces mots : “Apporte-moi la chaîne d’or de Bacchide de Samos, et je te rendrai mes bonnes grâces. Ne reviens pas sans elle, car je dirais à mes esclaves scythes de lancer sur toi mes molosses de Laconie, et je te ferais dévorer.”

Voilà ce que répliquait à mes prières les plus vives, à mes adorations les plus prosternées, l’implacable Plangon. Moi, j’ai dit : “Si je ne puis jouir de mes amours, comme autrefois, je me tuerai.” »

Chantage au suicide de Ctésias

« Et, en disant ces mots, l’enfant tira du pli de sa tunique un poignard à manche d’agate dont il fit mine de se frapper. Bacchide pâlit et lui saisit le bras au moment où la pointe effilée de la lame allait atteindre la peau douce et polie de l’enfant.

Elle lui desserra la main et jeta le poignard dans la mer, sur laquelle s’ouvrait la fenêtre de sa chambre ; puis, entourant le corps de Ctésias avec ses beaux bras potelés, elle lui dit :

« Lumière de mes yeux, tu reverras ta Plangon ; quoique ton récit m’ait fait souffrir, je te pardonne ; Éros est plus fort que la volonté des simples mortels, et nul ne peut commander à son cœur. Je te donne ma chaîne, porte-la à ta maîtresse irritée ; sois heureux avec elle, et pense quelquefois à Bacchide de Samos, que tu avais juré d’aimer toujours. »

Ctésias, éperdu de tant de générosité, couvrit l’hétaïre de baisers, résolut de rester avec elle et de ne revoir jamais Plangon ; mais il sentit bientôt qu’il n’aurait pas la force d’accomplir ce sacrifice, et quoiqu’il se taxât intérieurement de la plus noire ingratitude, il partit, emportant la chaîne de Bacchide Samienne."

 

 Repères à suivre : l’île de Samos : la chaîne d’or à Athènes (6)

La rencontre entre Ctésias et Bacchide à Samos (5)

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