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Feuilleton : Maître Rivarol

Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 06:15

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Epilogue



La SCP Derville et Rivarol, avoués associés, s'ouvrait dans un immeuble moderne parisien sur un long couloir étroit et sombre qui distribuait, de part et d'autre, plusieurs pièces de taille variée, envahies de dossiers et d'employés. Dès l'entrée, s'apercevait un pool de secrétaires, logé dans le plus grand bureau comprenant les trois photocopieuses au bruit assourdissant : une véritable ruche particulièrement industrieuse. Les locaux comprenaient ensuite deux pièces étroites pour quatre collaborateurs et pour le clerc principal, avant de mener, tout au fond, aux deux bureaux somptueux des associés. Il n'y avait curieusement aucune salle d'attente. Et pour cause, il n'était en effet pas d'usage de recevoir des clients. Si par aventure, un quidam venait à se présenter, la configuration des lieux l'empêchait de se considérer comme le bienvenu. En effet, il n'était clairement pas invité à demeurer plus que le temps nécessaire pour remettre un pli...

L'étude fonctionnait à plein régime  avec les rendez-vous judiciaires et les audiences de mise en état, lesquelles étaient expédiées en un temps record, après des échanges de bulletins. Une course effroyable contre la montre réservée aux collaborateurs les moins expérimentés. Paraissant à quatorze heures en robe sans épitoge, les associés venaient saluer les correspondants avocats, s'entremettaient auprès d'un magistrat lors de difficultés procédurales exceptionnelles. L'avoué jouait un rôle de faire-valoir aux avocats qui, loin de leur en rendre grâce, les méprisaient passablement.

Paul-Marie Rivarol avec sa bonhomie serrait des mains, faisait son travail de relations publiques avec conscience. Pourtant le cœur n'y était pas. Deux ans avaient passé et l'ennui de la profession s'était durablement installé. Sa santé physique s'était faite à cette nouvelle activité routinière. Sa santé morale, au contraire, se dégradait jour après jour. Il dépérissait. Le temps dont il disposait lui semblait infiniment long et le travail inversement suffisant pour meubler ses journées.

Le goût des plaidoiries demeura intact dans sa bouche. Mais son activité consistait à lire les consultations de ses collaborateurs et à signer des actes. Il avait découvert la paperasse comme il disait ! La dépression, œuvre de l'inaction dans laquelle il fut cantonné, le guetta sérieusement durant la première année et l'affecta profondément la seconde. Les relations avec son associé se détériorèrent progressivement pour finir par une mésentente cordiale. Maître Rivarol, avoué, fit donc, comme il le disait à Françoise, un mauvais mariage avec Derville. Situation qui n'a rien d'insolite lorsqu'il s'agit de mise en commun d'une activité professionnelle et du partage des fruits subséquents.

Désespéré, il en vint à espérer la fin de la profession, serpent de mer depuis plus de vingt ans, qui le libérerait de l'emprise de son vil associé. Il n'eut qu'à attendre l'arrivée d'un Garde des Sceaux qui avait dans ses cartons un projet de suppression de la corporation et de fusion dans une même profession d'avocat devant la Cour. Rivarol, ancien avocat, fut le seul à ne pas manifester son opposition dans le concert des protestations : il approuvait même la réforme du fond du cœur. Il redeviendrait avocat, ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être...

C'est ainsi qu'un soir à la tombée de la nuit, il se vit seul dans l'étude désertée. L'heure du bilan ! se dit-il. Il se vit alors avec un vrai dossier contenant tout ce qui faisait autrefois son bonheur : le dossier d'un avocat. Il sortit et alla en chercher un dans le secrétariat. Il contempla  avec ferveur le dossier de plaidoiries d'un de ses correspondants. Il fut ému aux larmes. Il se mit debout, tournant les cotes comme il avait tant aimé à le faire. Il entama alors une plaidoirie fictive devant un tribunal imaginaire. Son talent revenait, il retrouvait ses mots, son éloquence, son brio. Quelle jouissance de voir que ce talent reste ancré en soi ! Je suis né pour cela ! pensa-t-il.  Il se racla la gorge et poursuivit sans désemparer sa plaidoirie. Il en était à expliquer à son public fantôme la distinction subtile d'un point de droit lorsqu'il sentit soudain que cet échauffement qu'il pensait tout intérieur, le pénétra dans tout son être. Il ressentit  alors une grande fatigue, un poids pesant, lourd sur ses épaules. Puis, une compression se fit brutale dans sa poitrine. Douloureusement. Il essaya de se calmer, mais la pression exercée sur son abdomen ne se relâcha pas. Il prit conscience alors qu'il était tout seul. Il eût cruellement peur. Pour la dernière fois...

 

Fin

 

M. Aragnieux

 

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Par Litteratus - Ecrire un commentaire - Publié dans : Feuilleton : Maître Rivarol
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