Chapitre 2
Avec ses belles artères dégagées, bordées de maisons en pierre de taille et ses places légèrement incurvées, majestueuses où trônaient des statues représentant des célébrités d'autrefois, complètement oubliées du commun des mortels, Versailles s'éveillait doucement. La ville tirait sa prospérité de son activité commerciale dense et sa fierté de la présence des juridictions administratives et judiciaires. Versailles s'enorgueillissait d'un prestige qu'aucune ville de province ne songeait à lui disputer, son château, chef d'œuvre architectural d'un classicisme le plus pur, drainant de surcroît un nombre considérable de touristes tout le long de l'année. En sa qualité d'ancienne ville royale, elle cherchait néanmoins à impressionner la capitale dont le rayonnement lui faisait indûment de l'ombre. Ses notables se croyaient alors dépositaires d'une mémoire historique antédiluvienne, prérogative justifiant qu'ils interdisent aux nouveaux-venus l'accès à la bonne société, sorte de manants de l'ancien temps qu'on tenait à bonne distance. C'était une ville où l'on restait quoiqu'on fasse entre soi. Loin de se distinguer de ce modèle éculé, les versaillais de fraîche date, issus de la bourgeoisie reproduisaient avec un mimétisme parfait le schéma de fonctionnement de l'ancienne noblesse. Restait le dernier cercle de versaillais qui subissait cette ségrégation contre laquelle aucune arme n'était efficace mais qui profitait à titre de dédommagement du cadre agréable des lieux. À côté de ces cercles fermés, gravitaient des migrants venus pour y travailler, aidés par un réseau routier et ferroviaire remarquablement développé.
Descendant du train à la gare de Versailles Rive Droite, Paule, une petite femme d'un âge mûr, d'un blond cendré, aux yeux bleu très clair et outrageusement maquillée tenait précieusement un lourd cabas dans lequel elle portait tous ses effets pour la journée, son déjeuner ainsi que ses magazines et autres passe-temps que la durée du trajet rendait nécessaire. Venant du nord parisien, son déplacement professionnel prenait souvent l'allure d'une expédition périlleuse. Mais avec les ans, cette femmes dotée d'une patience insigne était habituée aux tracas occasionnés par les perturbations habituelles et les incidents réguliers émaillant ses trajets quotidiens. La lecture ou la couture servaient alors de dérivatifs commodes à ce transport de voyageurs réduits à être des marchandises ballotées au gré du climat atmosphérique et social du moment. Débouchant de la gare, Paule traversa la rue du maréchal Foch et emprunta la rue d'Angiviller. Arrivant devant un immeuble en pierre de taille du XIXème siècle, elle poussa fortement la porte cochère à côté de laquelle était vissée la plaque de cuivre de Maître Rivarol, Avocat à la Cour. Plus jeune, blonde permanentée et à la mise impeccable, Nicole, la rejoignit sans courir dans l'escalier de bois sombre recouvert d'un tapis aux motifs floraux rouges et verts. Arrivées au premier étage, elles composèrent le code d'accès et poussèrent la porte d'entrée du cabinet. Après avoir rejoint leur bureau respectif où elles retirèrent leur manteau, les deux secrétaires partirent se servir leur tasse de café fumant encore qu'une autre employée avait préparé trois heures plutôt.
D'une carrure sèche consubstantielle à un caractère bien trempé, Josiane qui travaillait avec une rapidité inégalée avait obtenu des horaires décalés. Excipant de l'éloignement de son domicile et de sa vie de famille passablement compliquée, Josiane avait obtenu aisément de Maître Rivarol ce que personne n'avait jamais osé demander, un aménagement de poste. Cette situation aurait pu constituer un passe-droit honteux qui aurait pu choquer plus d'une employée. Mais ses sautes d'humeur légendaires légitimaient pour tous le traitement de faveur dont elle bénéficiait. Le privilège n'en devenait plus un. Certains estimaient que c'était une nécessité pour le bien-être de tous, d'autres considéraient la chose du point de vue de la stricte productivité. Deux visions opposées pour une même application pratique. Isoler Josiane du reste du personnel. En effet, il était constant que depuis quelques années, la secrétaire perdait la raison pour des motifs inexpliqués. Une dispute avec un quidam la veille faisait peser le lendemain sur le cabinet une ambiance des plus pesantes, ramenée à un climat heureusement plus sain compte tenu du faible nombre d'heures passées en commun. Victime de son mauvais caractère, Josiane ne choisissait guère ses cibles. À sa décharge, aucune once d'hypocrisie ne pouvait lui être imputée. Son tempérament acariâtre affectait démocratiquement tout son entourage, collègues et employeurs. Monsieur et Madame Rivarol avaient eux-mêmes essuyé quelques colères homériques de cette femme usée par les difficultés de la vie. Pensez une femme laissée comme un chien par son mari sur le parking d'une station service d'une autoroute. Elle en a des motifs pour être malheureuse ! disait fréquemment Madame Rivarol, toujours avide de confidences croustillantes sur la vie d'autrui. On passait donc tout à Josiane compte tenu de son ancienneté et de son professionnalisme. Ce matin là, cette dernière avait déjà abattu un travail de frappe impressionnant.
- Qu'est-ce qu'il a travaillé ce week-end, regardez-moi cela, tout le monde en a pour son grade. Nicole et Paule, vous avez des urgences. Quant aux collaborateurs, ils ne sont pas en reste. Il leur en a mis partout sur leur bureau. Un festival, je vous dis ! Je ne sais pas quand il se repose, cet homme-là ! dit Josiane.
- Pensez ! Jamais ! Remarquez, on comprend avec la femme qu'il a ! répondit Paule avec un clin d'œil entendu qui fit rire l'assemblée.
Les laissant deviser, Nicole rejoignit enfin son poste de travail situé à l'entrée. C'était la secrétaire attitrée de Maître Rivarol bénéficiant d'un bureau pour elle toute seule. Les avantages de la fonction que personne ne cherchait à lui ravir en vérité. Près de la porte, que de contraintes ! Ouvrir à un défilé d'importuns... du facteur aux clients ! pensaient les autres employées. Mais cette place de choix convenait parfaitement à Nicole qui ne rechignait à aucune tâche, pourvu que ce ne soit pas celle de répondre au téléphone. Certes, de son aveu, Monsieur Rivarol n'était pas commode tous les jours, mais il suffisait d'attendre la fin de l'orage. Nicole toujours bien habillée, les ongles peints, portait des collants tous les jours de l'année même l'été, ayant lu avec intérêt dans un de ses journaux favoris que cela constituait un usage obligatoire à la cour du Danemark. Nicole aimait passionnément le Gotha et sa littérature, attendant avec impatience la parution hebdomadaire du magazine des têtes couronnées comme une vraie ingénue. Elle tapait sur sa machine en pensant à la vie forcément passionnante de tous ces êtres d'exception. Son esprit vagabondait ainsi toute la journée. Tant pis pour l'exactitude du contenu des pages qu'elle tapait au kilomètre. L'écoute des cassettes dictées par son employeur était loin d'être excitante. Nicole n'en avait cure, ses rêves l'emportaient au delà des quatre murs de son petit bureau. Placide, elle supportait sans faiblir les colères de son patron, furieux, souvent à juste titre, du travail sans soin de son assistante. D'un bon caractère et présentant bien, Nicole était comme cela ! répétait Madame Rivarol à son époux. Heureusement, elle était une bonne sténographe, ce qui en rendez-vous présentait un avantage certain. Seulement, Nicole avait aussi du mal à se relire et venait voir les collaborateurs pour leur demander si le mot qu'elle déchiffrait péniblement pouvait être celui recherché dans le contexte. Un vrai poème !
Paule qui travaillait essentiellement pour les collaborateurs du cabinet, « les collabo » comme elle aimait à le dire, présentait une affabilité non feinte avec son beau regard bleu. Cette femme heureuse en ménage et grand-mère comblée attendait avec impatience les quelques trimestres la séparant de son départ à la retraite. Ce n'était plus qu'une question de temps... Elle aimait à rire de la vie du cabinet, des travers de son employeur et des manies des collaborateurs.
Simone enfin arriva en retard comme à son habitude, mais personne ne lui disait rien. Elle travaillait avec Elisabeth, la future
associée qui procédait elle-même à la frappe de ses écritures. Si Simone n'était pas débordée par la dactylographie, elle se voyait attribuer d'autres fonctions qu'elle effectuait avec réticence.
Après tout, elle était bien l'assistante personnelle d'une future associée ? Pourquoi devait-elle répondre au téléphone la première et sortir les dossiers, ce qui constitue un vrai
travail de peine ! Elle récriminait toute la journée contre cette injustice intolérable dont elle se sentait l'innocente victime. Personne ne semblait s'émouvoir de ses conditions de
travail. Il faut dire qu'elle trouvait plus astucieux de laisser faire son travail par d'autres. Elle feignait de sortir du bureau lorsque le téléphone sonnait, ce qui lui évitait de répondre au
moment opportun. Mais les hurlements de Monsieur Rivarol, « téléphone, décrochez-moi ce téléphone ! Bon sang ! » la contraignait à prendre l'appel contre mauvaise fortune
bon cœur !
Enfin la journée débutait toujours par l'arrivée de Madame Rivarol qui venait saluer le petit personnel et s'assurer ainsi de leur présence. Elle leur lançait infatigablement depuis plus de vingt-cinq ans le même salut : Bonjour Mesdames ! Cela mettait fin aux discussions en cours et au café matinal qui avait tendance à s'éterniser. Cela sonnait enfin l'heure de faire vrombir les antiques machines dans un concert assourdissant. Les délices de la vie de bureau. (la suite)
M. Aragnieux
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